À la croisée de quatre langues et cultures : Bernard Lesfargues / Bernat Lesfargas (1924-2018), poète, traducteur et éditeur

Bernard Lesfargues, disparu à l’âge de 94 ans dans ce Périgord qui l’avait vu naître et où il était retourné après une carrière de professeur d’espagnol en classes préparatoires à Lyon, est une figure importante des lettres occitanes contemporaines, qui a fait œuvre de passeur de langues (l’occitane et la française, l’espagnole et la catalane) et de cultures, aussi bien en tant que traducteur littéraire qu’éditeur... ce à quoi il conviendrait certes d’ajouter un militantisme politique de gauche très affirmé et un engagement en faveur d’une certaine idée de l’Europe, pas nécessairement dans le droit fil de son institutionnalisation. Ce dernier volet, s’agissant ici d’une revue littéraire, nous ne l’aborderons pas ; mais il est néanmoins indissociable des autres facettes évoquées, il les éclaire.

La vie et l’œuvre de Bernard Lesfargues constituent en effet un tout, fait d’une activité intense au long cours (un demi-siècle) et d’un engagement aussi clair et déterminé que discret.

D’un côté, une production poétique comme murmurée – surtout en occitan, mais également en français –, que ses amis ont souvent dû le pousser à réunir en volumes et à éditer : cette voix de l’intime, de l’homme de Bergerac, dont la mère jouait, elle aussi sans façon, de la vielle à roue ; cette voix qui retentit dès la Libération, à la naissance de l’Institut d’Études Occitanes, qui rebondit en mai 68, mais qui cristallise en recueils surtout vers le déclin de sa vie, comme une somme pas à pas constituée tout au long de son existence.

De l’autre, un inlassable travail, quant à lui visible et repérable, de passeur de textes, et à travers eux, de ses univers linguistiques et culturels en conjonction : le français, bien sûr, point de convergence induit par la diglossie franco-occitane ; l’espagnol, langue de ses études, longuement transmise dans le cadre de ses enseignements ; le catalan, la langue sœur, mieux affranchie que l’occitane de la domination, et par conséquent autrement productive – de l’occitan par défaut ?...

Traducteur reconnu par les plus grandes maisons d’édition parisiennes, « inventeur » en territoire francophone de bien des auteurs ibériques célèbres, tout en étant perméable aux aventures éditoriales plus « provinciales » et/ou militantes, Bernard Lesfargues, en « Maspero lyonnais », était aussi très tôt devenu éditeur, à la tête de Fédérop – un nom en forme d’étendard, une maison en coquille qui l’a suivi dans son retour aux origines, et qui se perpétue jusqu’ici dans un état d’esprit conservé et un catalogue élargi.

Ce numéro de Plumas voudrait être une pierre de plus à l’édifice encore très lacunaire d’un retour critique sur l’œuvre de Lesfargues. Il n’est ni restreint à la part créative poétique, comme a pu l’être le n° 124 (març de 2018) de la revue Oc, (articles de Jaume Cabré, Bernadeta Paringaux, Alex Suzanna...), qu’il vise entre autre à compléter ; ni une belle synthèse forcément teintée d’hagiographie, du dossier d’hommage coordonné, dans le n° 1085-1086 de la revue Europe (septembre-octobre 2019), par Danièle Estèbe-Hoursiangou (textes de Philippe Gardy, Àlex Susanna, Jaume Cabré et choix de poèmes de Bernard Lesfargues) ; ni nécessairement parcellaire, comme l’Hommage organisé à la MSH d’Aquitaine par Marie-Anne Chateaureynaud et Katy Bernard le 13 mars 2019, sous l’intitulé « Défendre, promouvoir et diffuser l’occitan » (actes à paraître), dont le point d’orgue fut une conférence de Guy Latry : « Bernard Lesfargues, traducteur, poète et fondateur des éditions Fédérop ».

Il s’agit ici de nous livrer à un examen critique des deux pans de la production de Lesfargues : la création poétique, d’une part (se dire au monde dans ses deux langues d’origine) ; la mise en circulation de l’écrit littéraire à travers les deux composantes dans lesquelles il a œuvré, à savoir la traduction et l’édition (ouvrir des frontières, c’est la meilleure manière de fédérer). Il est évident qu’une telle dichotomisation est réductrice, dans la mesure où le traduire (pour reprendre l’expression herméneutique de Meschonnic) participe des deux, en tant qu’écriture ou réécriture, et passage, transfert culturel. La dimension critique vaut pour tous ces aspects : la modestie profonde de Bernard Lesfargues ne prétendait en rien à la perfection ; ne nous y trompons pas : la critique – d’autant plus indispensable pour les cultures minorées – incarne, à côté des témoignages d’admiration et d’amitié, le véritable hommage. Dans ce sens, les réalisations plurilingues et pluriformes de Lesfargues suscitent bien des questionnements :

1. Sur la création littéraire

- pourquoi est-elle, chez Lesfargues, uniquement poétique, alors qu’il est avant tout traducteur de prose ?

- quelles en sont les thématiques majoritaires et comment se déclinent-elles / évoluent-elles sur un demi-siècle ?

- quelles en sont les sources d’inspiration, les éventuels ‘modèles’ ?

- quelles en sont les évolutions formelles ?

- la distinction entre création en langue occitane et en langue française est-elle, dans son cas, pertinente ?

- entre dialecte et standard, quel occitan pour (se) dire ?

- on pourra aussi, de manière classique, analyser chaque recueil en soi, tel(s) poème(s) ou choix de poèmes

2. Sur la traduction littéraire

- la traduction étant faite de rencontres (avec une œuvre, un(e) auteur(e)), y a-t-il des témoignages à cet égard ? en quoi Bernard Lesfargues a-t-il été un « inventeur », pour ce qui est de la réception, de certain(e)s auteur(e)s, de certaines œuvres ?

- quelles significations (circonstancielles ou plus générales) peut-on donner à la directionnalité de ses traductions (de la langue source à la langue cible) ?

- comment interpréter le peu de traductions vers le français d’œuvres en occitan ? l’absence d’autotraductions, dans ce même sens, de ses œuvres poétiques ?

- comment interpréter son passage des traductions du castillan à celles à partir du catalan ? au-delà du matériau linguistique et textuel, quels enjeux symboliques faut-il y voir ?

- quel rôle Bernard Lesfargues a-t-il pu jouer, selon les époques, dans le milieu littéraire et éditorial catalan ? quel bilan peut-on, aujourd’hui, en dresser ?

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Responsable du dossier Christian Lagarde.

Les contributions seront à adresser à

  • chrislag09@gmail.com

  • sylvan.chabaud@univ-montp3.fr

  • marie-jeanne.verny@univ-montp3.fr