« Presque la même chose » : Joan-Ives/Jean-Yves Casanova : de L’Enfugida (2014) à L’Enfuie (2024), une traduction-réécriture

Christian Lagarde

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Christian Lagarde, « « Presque la même chose » : Joan-Ives/Jean-Yves Casanova : de L’Enfugida (2014) à L’Enfuie (2024), une traduction-réécriture », Plumas [En linha], 8 | 2026, Mes en linha lo 11 mai 2026, Consultat lo 14 mai 2026. URL : https://plumas.occitanica.eu/2253

En practicant l’autotraduccion, l’autor se daissa sovent temptar per la reescritura del sieu tèxte. S’agís aicí d’examinar pel menut sus una porcion del tèxte los escarts de traduccion entre la version originala occitana del roman L’Enfugida (2004) de Joan-Ives Casanova e sa version francesa L’Enfuie publicada dètz ans pus tard, e de tenter d’enlusit de tendéncias demèst las causidas traductivas.

En pratiquant l’autotraduction, l’auteur cède souvent à la tentation de la réécriture de son texte. Il s’agit ici d’examiner en détail sur une portion du texte les écarts de traduction entre la version originale occitane du roman L’Enfugida (2004) de Jean-Yves Casanova et sa version française L’Enfuie publiée dix ans plus tard, et de tenter de mettre au jour des tendances parmi les choix traductifs.

When practising self-translation, authors often give into the temptation to rewrite their text. The aim here is to examine in detail, based on a portion of the text, the differences in translation between the original Occitan version of Jean-Yves Casanova's novel L’Enfugida (2004) and its French version L’Enfuie, published ten years later, and to attempt to identify trends among the translation choices.

L’autotraduction (Grutman & Van Bolderen, 2014) est le résultat d’un processus improbable. Pourquoi, quand on est compétent dans deux langues au moins, faire le choix d’écrire dans l’une, et simultanément (phénomène récent, fruit d’une stratégie délibérée ; Sperti, 2016 ; Manterola, 2017 ; Riera, 20251) ou en décalage temporel (c’est la configuration la plus traditionnellement répandue, et c’est le cas ici), se traduire soi-même, alors même que l’on pourrait déléguer cette tâche à d’autres, les traducteurs, dont c’est le métier et qui s’y sont formés ? (Ferraro & Grutman, 2016). Autant d’auteurs, autant d’œuvres, autant de contextes sociolinguistiques et sociolittéraires sur un pied d’égalité ou non (Lagarde, 2015), que de réponses possibles, comme on trouvera matière à l’observer dans une bibliographie de/sur l’autotraduction patiemment compilée (Gentes, 2023). La réflexion circonspecte à laquelle s’était livrée Jean-Claude Forêt au sujet de la littérature occitane contemporaine, selon laquelle « l’auteur occitan est un être paradoxal : en général, quoi qu’il en dise, il maîtrise mieux le français que l’occitan », de même que « le styliste occitan idéal doit donner l’illusion qu’il ne parle pas français ou qu’il l’a oublié le temps de l’écriture, que seul l’occitan parle en lui quand il écrit » (Forêt, 2015 : 136-137), est toujours d’actualité et peut/pourrait éclairer notre étude de cas.

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Couvertures de L’Enfugida, Trabucaire, 2014 et de L’Enfuie, Aqua Aurea, 2024.

L’approche à laquelle nous allons nous livrer de concert, au sujet de la traduction par Jean-Yves Casanova de son roman L’Enfugida (Casanova, 2014) en L’Enfuie (Casanova, 2024) – la publication des deux volumes étant séparée par une décennie – se fera en deux temps. D’une part, le lecteur-chercheur que je suis procédera à une analyse en bonne et due forme de la traduction, en confrontant, au plan micro-textuel, le texte-source en occitan et le texte-cible en français, et tentera d’en dresser un bilan qui, comme l’indique le titre choisi pour cet article, relève tout autant de la traduction en tant que telle que de la réécriture. Car nous pouvons bien nous placer ici sous le haut-patronage de l’immense érudit et universitaire, auteur et traducteur prolixe que fut Umberto Eco, pour qui traduire est « Dire quasi la stessa cosa » (Eco, 2003), à savoir « Dire presque la même chose » (Eco, 2007) entre langue/texte de départ et langue/texte d’arrivée.

D’autre part, un deuxième article, sous forme d’entretien entre l’auteur-traducteur-autotraducteur Jean-Yves Casanova et moi-même, permet de lever un voile sur les stratégies, les problèmes et les choix réalisés dans le cadre de cette autotraduction. En somme, nous proposons au lecteur de confronter – dans le sens implicite de la comparaison, explicitement partagé par les deux acteurs – une approche externe prenant les textes comme matériaux discursifs et une approche interne s’immisçant rétroactivement dans la fabrique du texte autotraduit (Gentes, 2016). Le lecteur, bien entendu, lira les deux documents dans l’ordre qu’il souhaitera, le propos désiré étant qu’il veuille bien les croiser à sa guise.

Le présent article partira donc de considérations périphériques – qu’on a eu à cœur de ne pas trop approfondir, les éléments de réponse étant fournis de préférence et avec davantage de précision dans l’entretien – pour se centrer sus la comparaison intertextuelle, en repérant les procédés mis en œuvre par Casanova, leur éventuelle récurrence, leur concrétion (dans le sens géologique du terme) par passages du texte, visant à narrer la même ‘histoire’ et à faire sonner, différemment mais tout aussi juste, le texte en langue d’arrivée et celui en langue de départ. Le travail de repérage dans chacun des textes s’avérant méticuleux voire fastidieux, a été retenue l’option de limiter l’analyse à la partie I du roman (p. 9-32 de L’Enfugida, p. 7-36 de L’Enfuie), qui en compte 6, divers sondages effectués sur la suite du texte autorisant raisonnablement l’extrapolation. On espère ainsi mettre au jour le résultat de la pratique autotraductrice en prose – la poésie est un domaine en la matière bien différent et Jean-Yves la pratique également – de notre auteur et pouvoir lui soumettre, et qui sait valider, observations et conclusions.

L’Enfugida / L’Enfuie, exercices d’une écriture exigeante assumée

Que ce soit en poésie ou en prose, Jean-Yves Casanova n’est pas « un auteur facile ». À qui la faute ? À lui-même sans doute, et pour un double motif : à sa culture et à sa soif du langage, sinon parfait, du moins le plus riche et précis possible ; non pas par maniérisme, mais cette minutie du dire qui l’accompagne aussi bien dans une écriture première délibérément choisie en occitan (son provençal ‘d’origine’) que dans les versions qu’il en donne en français. Casanova aime la ‘langue littéraire’ ; il l’admire au point d’avoir fait métier – lui qui partit, marseillais ‘simple instituteur’, comme on disait à l’époque – de l’enseigner au plus haut niveau universitaire, pour tenter d’en faire partager les arcanes à ses ouailles corses puis béarnaises ; de la disséquer au meilleur, dans des ouvrages, comme on dit, de référence. Le corps-à-corps de l’auteur avec la langue, Jean-Yves l’expérimente, aujourd’hui au long cours, aussi bien par lui-même que par procuration, chez ses semblables qu’il choisit sans faillir au firmament des littératures. Lecteur de bluettes s’abstenir…

La faute, tout également à son choix – à son engagement – linguistique : écrire en occitan, en provençal revêtu d’une graphie ‘classique’ ou ‘normalisée’. Rien d’original certes, mais au résultat un lectorat réduit par rapport à celui de la langue française, à l’évidence, mais aussi dans son dialecte où se pratique majoritairement et souvent avec des œillères mal inspirées la graphie mistralienne, quand bien même celle adoptée tend à universaliser la réception du texte dans l’ensemble de l’espace occitan, au lectorat-initié nonobstant très étroit. Mais qu’importe : le provençal-langue-d’oc-occitan peut-sait-doit tout dire, si possible au niveau le plus exigeant et raffiné ; la qualité d’écriture ne saurait se subordonner au nombre des éventuels lecteurs. Dès lors, pourquoi se plaindre des conséquences ?...

Son style – gardons en mémoire le propos de Forêt –, Jean-Yves Casanova, comme tout bon auteur, se l’est forgé par ses lectures compulsives et sa pratique de longue date de l’écriture. De ses origines provençales, il tient sa fréquentation assidue de l’œuvre de Mistral, d’Aubanel, de d’Arbaud et plus près de nous de Delavouët, Sèrgi Bec… et de Lafont. Autrement dit, toute une pléiade de poètes dont s’imprégner, et à tenter sinon d’imiter ou d’égaler, du moins de côtoyer sans trop déparer, et au-delà des misérables querelles graphiques. Mais se limiter aux sources occitanes serait un peu court et surtout grandement inexact : Jean-Yves a exercé des fonctions universitaires dans lesquelles l’oc a pu être réduit à la portion congrue, et il a pu/dû développer dans ce cadre non seulement son goût quasiment inné pour la littérature, qu’elle soit française et francophone (entre autres Proust, Stendhal et Céline), ou bien ouverte au monde entier, et pour des auteurs et des œuvres ‘de référence’. Provençal (et Corse), Occitan, Casanova est avant tout citoyen de la « République mondiale des Lettres », pour reprendre le titre de la belle étude de Pascale… Casanova (1999, 2008).

La fréquentation de la littérature occitane et d’occitanophones de terrain a permis à Jean-Yves d’intégrer les tournures propres aussi bien à la langue cultivée que populaire, d’où une syntaxe, quand bien même distordue par le style, toujours bien ancrée dans une langue de base authentique. L’occitan, comme la plupart des langues romanes, a une aptitude à rompre l’‘ordre naturel’ cher à Rivarol, là où le français, précisément, ne peut le suivre. Le meilleur exemple, filé en 6 occurrences (p. 10-12 ; 8-11), est celui qui met en scène les mains vieillies – « d’ otís, çò que son finalament coma nos dison leis istorian » (2014 : 11) / « ces outils dont les historiens nous révèlent l’existence » (2024 : 10) – de celle qui, de jeune amoureuse imprudente, est devenue, dans le présent de la narration, la vieille paysanne recluse à sa fenêtre : « Leis auriáu tanben remarcadas sei mans » / « J’aurais également remarqué ses mains » ; « E leis aguessiam cresegudas vivas aquelei mans » / «  Et si nous avions cru ces mains vivantes ». De surcroît, il ne faut jamais perdre de vue que, dans l’écriture de L’Enfugida, nous avons affaire à un Casanova certes prosateur (auteur de romans et nouvelles), mais qu’il est avant tout poète, plus enclin que d’autres à se libérer de tout corset normatif.

Chose que l’on retrouve au plan lexical : sans doute Jean-Yves a-t-il beaucoup fréquenté, entre autres, le dictionnaire d’Honnorat et le Tresor dóu Felibrige de Mistral. Il en a tiré un lexique très riche, d’une précision méticuleuse propre à mettre en difficulté un éventuel traducteur, et jusqu’à lui-même au moment d’endosser ce rôle. Ainsi, dès les premières pages, les verbes ensaladar et solelhar, les adjectifs ivernenc et ventolesca, les substantifs ventadas et solombrina, pourraient constituer autant d’écueils, tout comme, plus avant, les collectifs lo ratum et la sauvatgina, la substantivation de l’adjectif lo vuege (la vacuité) ou de l’infinitif (« la consciència dau viure » / « la conscience de vivre »). La liste serait longue, et les réussites plus ou moins au rendez-vous, comme « de menudalhas d’un palhièr » devenu « de la paille dispersée » où, comme relativement souvent malgré les efforts consentis, l’expressivité de la langue occitane a tendance à se perdre. Mais on se gardera bien de penser que Casanova est tombé, lors de son écriture initiale, dans le piège de la compensation diglossique dénoncée en son temps par Gardy et Lafont (1981) : l’exigence vaut pour chacun de ses textes.

Du point de vue de l’écriture, ce roman est à situer à la croisée de la tradition et de la modernité : s’il est très ‘écrit’, dans un registre soutenu, principalement au plan lexical, doublé d’emplois de l’imparfait du subjonctif autrement significatifs qu’en occitan, il n’en adopte pas moins une forme largement oralisée. D’où l’option d’une segmentation minimale de l’énoncé. Il est aussi moderne du fait de sa texture polyphonique, où le narrateur, qui ne lâche jamais la main du lecteur, change, rarement identifié par un prénom, adoptant tantôt la première personne (du pluriel, et plus subrepticement, du singulier), tantôt la troisième, et où l’auteur joue à brouiller les pistes d’un changement de point de vue – à l’exception d’une des voix, plus distanciée par ses références culturelles et soigneusement distinguée par l’italique – … sur une trame au fond assez simple.

Une intrigue entre l’enracinement et l’ailleurs

La narration se focalise autour d’un micro-événement, un acte ‘amoureux’ (plus exactement, sexuel) entre deux protagonistes, une jeune paysanne du lieu, secrète, vierge et osée, et un séducteur, ouvrier agricole itinérant, dans une grange désertée, au soir d’une belle journée de fenaison, là-haut sur un plateau préalpin – théâtre digne de Giono – qui perpétue immuablement son rythme de travail et ses codes sociaux. Sur cet acte, il y a l’inévitable méprise entre l’instant de plaisir, pour l’un, des dizaines de fois répété et, pour l’autre, l’entrée dans la vie de femme qui ne demande qu’à s’inscrire dans la durée. Et c’est parce qu’elle entend qu’il y ait une suite que survient le fait divers, un assassinat qui fait d’eux des fugitifs (des ‘enfuis’), qui mènera la petite paysanne sédentaire de ce monde quasi-clos et au temps suspendu, à Marseille et ses turpitudes, dans le contexte trouble de l’Occupation, à La Rochelle et la prison pour lui.

Fin de cavale, fin d’une vie espérée, elle rentre en catimini chez elle où elle vieillira solitaire et quasi-recluse à l’intérieur et en périphérie immédiate de la ferme familiale. Le récit se construit sur la remémoration personnelle et collective de ce passé tragique et sulfureux, entre passion idéalisée et mort-née, entre curiosité méprisante d’une ‘jeunesse’ locale piquée au vif, intriguée par la transgression et la réprobation muette et persistante du qu’en-dira-t-on. Casanova joue des croisements de plans inopinés (qui ne sont pas sans rappeler les procédés cinématographiques les plus aboutis) pour créer, en dépit de précisions méticuleuses sur les actes et les conjectures, un flou à proprement parler artistique qui fait, par la beauté même de la langue et l’habileté dans la conduite du récit par cette/ces voix changeante(s), tenir bon un lecteur indéniablement soumis à rude épreuve.

Ce roman est celui du secret, caractéristique de l’éthique sociale des communautés rurales traditionnelles : surtout ne pas dire à voix haute, mais ressasser « a la chut-chut » les faits divers et les incartades à l’ordre moral par lequel se régule la collectivité. La forme que prend ici l’écrit est sans aucun doute une manière d’en rendre compte qui se veut proche d’une réalité fréquentée par l’auteur tout en s’inscrivant, au seuil de l’épigraphe, sous le patronage d’un Faulkner proclamant que « Maybe nothing ever happens once and is finished » [rien n’est peut-être survenu dans le temps, pas plus qu’il n’est terminé] et, dans une intertextualité sous-jacente, avec l’Alice de Lewis Carroll. La vérité n’est jamais univoque ; aussi convient-il de croiser les points de vue, parce qu’au bout du compte, c’est de cette quête, autant que faire se peut, qu’elle s’imposera aux différents acteurs, spectateurs… et lecteurs. Elle exerce une fascination sur le groupe de jeunes scolaires – plus tard appelés à poursuivre leurs études à Marseille, naguère lieu de perdition de la protagoniste –, au sein desquels émerge un je, pris entre moqueries adolescentes à l’égard de « la vieille » (elle-même, à un moment, en mode je) et recherche d’élucidation d’un passé trouble, dissident, où se mêlent le désir et le sexe, le ‘milieu’ et la mort. Ils donnent ainsi au récit une dynamique temporelle qui croise habilement un séquençage multiple qui a pour effet de mettre le temps à plat.

C’est par la parole murmurée que se formulent les conjectures, une parole abondante à laquelle l’auteur de la version occitane de base tente de donner libre cours, qui respecte les codes de l’oralité : un discours linéaire, touffu, redondant, procédant par juxtaposition plutôt que par un ordonnancement repérable à travers la présence de connecteurs logiques. Et l’on se demandera, précisément, si le changement de langue opéré à la faveur de l’autotraduction, ne trouve pas sa ‘traduction’ de l’écart (inter)culturel dans la plus grande segmentation de l’énoncé – et donc une plus forte ‘littérarisation’ du texte (j’y reviendrai selon une autre approche) –, souvent appuyée sur ces connecteurs. Il y a là un jeu subtil, alors même que la qualité rédactionnelle ne baisse en rien, que l’on passe du texte-source au texte-cible ou à rebours.

Au moment où j’écris ces lignes, je ne sais rien, ni n’ai rien voulu savoir, des circonstances d’écriture de L’Enfugida, publié en 2014, ni de celles de la réalisation de son autotraduction, L’Enfuie, éditée (quasiment auto-éditée) dix ans plus tard, en 2024. L’entretien y pourvoira. Mais cette décennie d’écart n’en interroge pas moins à deux titres. Tout d’abord, sur les motifs ayant créé la nécessité pour Jean-Yves Casanova de consacrer un temps long et précieux à cet exercice, d’autant plus périlleux que l’écriture de l’original était exigeante, intriquée et volubile – on le verra dans l’analyse à venir. Ensuite2 (et surtout, parce que nous sortons là de l’étude de cas pour nous inscrire dans une réflexion et une catégorisation d’une tout autre dimension), du fait de l’ampleur, là aussi, de l’intervalle temporel entre les deux versions. En dix ans, l’auteur qui se fait son propre traducteur a eu tout loisir d’évoluer dans sa formation au fait littéraire, dans son écriture – les publications intermédiaires l’attesteraient – et donc, même si son identité en tant que telle s’inscrit dans une continuité indéniable, le Casanova de 2024 n’est sans doute plus tout à fait le même que celui de 2014. Il a acquis plus de métier, fait évoluer son style, et a tout loisir de regarder son texte antérieur comme à la fois toujours le sien propre mais également celui d’un autre – d’un autre-soi-même, pour être plus exact.

Casanova, (auto)traducteur respectueux ?

Et c’est précisément à ce point que l’on revient à la problématique fondamentale, de la comparaison et de la divergence entre traduction allographe (par un traducteur distinct de l’auteur) et traduction autographe (celle de l’autotraducteur). Avec en toile de fond la question, traditionnelle mais toujours lancinante, de la fidélité à l’original à laquelle est tenue par le biais d’un pacte déontologique le traducteur allographe, a priori soupçonné d’être le fameux ‘traduttore-traditore’, et dont l’auteur à double casquette pourrait/peut quant à lui s’exonérer, aussi bien au plan juridique qu’esthétique, au motif de son statut « privilégié », selon l’heureuse expression de Tanqueiro (2002). Il est en effet communément admis que ‘se trahir’ n’est pas ‘trahir’ : c’est simplement avoir succombé à la tentation de la réécriture, celle d’‘améliorer’ son texte, fort d’une distance critique doublement acquise sur la base du changement de rôle et de la distance temporelle qui a rendu l’écrivain ‘autre’ et censément ‘meilleur’.

Cette licence de l’autotraducteur, un examen précis du texte de L’Enfuie comparé à l’original, démontre sans ambiguïté aucune que Casanova se l’est plutôt largement octroyée, non pas pour l’en blâmer (il ne s’agit pas ici d’émettre une opinion), mais au niveau d’un simple constat, reposant sur le comptage fastidieux des écarts de traduction qui prennent – nous allons le constater et en donner maints exemples – des formes et une ampleur variables. J’ai ainsi pu dénombrer dans le chapitre I, sur les 30 pages qu’il compte dans l’édition de 2024 de L’Enfuie (puisque c’est le texte-cible qui en est le théâtre), pas moins de 286 occurrences (sauf erreur ou omission). Ce qui nous mène à une amplitude de 7 à 18 par page et à une moyenne de 9,5 par page. Ça n’est pas anodin, et c’est la raison pour laquelle le texte peut légitimement être catégorisé comme une traduction-réécriture.

La remarque n’est pas pour autant systématique : des passages assez longs sont traduits littéralement ; je n’en donnerai qu’un seul exemple qui n’appelle de commentaire que celui d’un pacte traductif tenu et réussi :

li faliá veire, anar fins au bot, per se remembrar en cresent […] qu’un còp fach, tanben se s’aimavan pas, vendriá sa promesa, e farián coma totei leis autres : tendrián de tèrra, l’ostau, trabalharián, i viurián mau o ben segon leis annadas, de còps, lo vespre, a la nuechada venenta, se podrián trobar de contentament, enfin viure e pas mai. Auriá faugut concebre – e nos auriá pron agradat – çò qu’èra degut a tota son insisténcia, a tota sa persuasion, a son mestier aurián dich lei gents dau país que coneissián sa reputacion, sei gaubis e sei biais cautelós, tot çò que lei tirava los comentaris lei mai cobejaires, de còps mesfisós, auriá faugut observar sa postura, una sciéncia auriam pensat nosautres encara ninòis, tot son saber per s’acostar dau plaser que devinhava a l’oferta de seis uelhs... (2014 : 22-23).

il lui fallait savoir, aller jusqu’au bout et se souvenir en croyant […] qu’une fois fait, même s’ils ne s’aimaient pas, elle deviendrait sa promise, et ils feraient comme tous les autres : ils posséderaient de la terre, une maison, ils travailleraient, y vivraient bien ou mal selon les années, parfois, le soir, la nuit venue, ils pourraient se donner de la joie, enfin vivre et pas plus. Il aurait fallu comprendre – et cela nous aurait plu – ce qui avait été dû à son insistance, à sa persuasion, à son métier auraient dit les gens du pays qui connaissaient sa réputation, ses manies et ses façons rusées, tout ce qui engendrait les commentaires les plus envieux, parfois méfiants, il aurait fallu observer sa posture, aurions-nous pensé encore enfants, tout son savoir pour s’approcher du plaisir qu’il devinait à l’offre de ses yeux... (2024 : 24).

Des exemples de ce transfert littéral, ils ne sont pas légion, ni dans l’extrait analysé (chapitre I), ni dans le roman. Une orientation majoritaire des révisions consiste à fluidifier le texte d’arrivée, et cela de plusieurs manières, liées à la nature même, oralisée, du récit. Le texte-source occitan se développe selon de longues périodes qui lui donnent son souffle, et un premier travail porte sur la segmentation de l’énoncé, en évitant d’altérer pour autant la syntaxe. Pour l’essentiel, passer de la virgule au point-virgule, du point-virgule au point, parfois, dans une ouverture explicative, remplacer l’entre virgules par des tirets, la virgule par deux points : on évite ainsi au lecteur de lui-même s’essouffler, que ce soit à la lecture à voix haute (s’il le souhaite) par des pauses allongées, ou bien à la seule lecture visuelle, à la faveur d’espaces typographiques plus larges qui sont ainsi ménagés. En voici quatre exemples :

la sentor e lo gost de l’òme sus son còs la preissant que respirèsse pus, sentiguèt… (2014 : 21) / la senteur et le goût de l’homme sur son corps l’oppressant ; elle sentit… (2024 : 22).

entre dus fulhets dau journau per lei faire secar ; l’auriáu desvistada… (2014 : 10) / entre deux feuilles de journal pour la faire sécher. Je l’aurais aperçue… (2024 : 8).

una lèa esmoguda per lo solelh ivernenc ; la retrarián… (2014 : 9) / une allée émue par le soleil d’hiver – ils la figureraient… (2024 : 7).

Òc, s’es bensai passat coma aquò, e pas coma l’an cresegut… (2014 : 30) / Oui, cela s’est peut-être passé ainsi : les souvenirs m’offrent… (2024 : 34).

Une dynamique interventionniste

L’allègement du texte lui-même passe par la suppression d’éventuelles redondances :

quauques mots, tres o quatre paraulas, d’aquelei bachiquèlas… (2014 :10) / quelques mots, trois ou quatre, de ces bêtises… (2024 : 8).

despausats dempuei tant de temps, eternitat de son abandon, acantonats dins l’abséncia… (2014 :10) / déposés depuis une éternité, réfugiés dans l’absence (2024 : 8).

La purge de l’original peut parfois prendre des tours plus drastiques, respectivement ici, avec ou sans, autres écarts de traduction :

sei mans, coma totas las mans dei vièlhas qu’avián servit qu’es pauc de dire, sei dets rugós, calós, que la pèu passida s’estaca a l’òs, i aguèsse pus de carn (2014 : 10) / des mains qui avaient vécu, rugueuses, calleuses, où la peau flétrie était attachée à l’os sans qu’il n’y eût presque plus de chair (2024 : 9).

[per lo sol efiech] de la distància sauvertosa, de la rara establida de fach per son braç d’òme, per sa tenguda ampla e assegurada, per l’oferta que li prometguèt en barjacant de tot e de ren, en virant autorn de la causa, retenent son desir que ja li emprenhiá lo ventre e noirissiá son impaciéncia sens que lo poguèsse dire, avoar, sens que gausèsse, per ara, l’apasimar. (2014 : 23-24) / [par le seul effet] de la limite établie de fait par son bras d’homme, par sa tenue ample et assurée, par l’offre qu’il lui fit en bavardant, en tournant autour du but, retenant son désir qui lui oppressait le ventre et nourrissait son impatience sans qu’il ne pût l’avouer, qu’il eût osé l’apaiser. (2024 : 25).

Cela n’empêche en rien l’autotraducteur de pratiquer, plutôt rarement néanmoins, la ‘ficelle’ de la compensation :

un mond a bèl èime desliurat entre serras e combas (2014 : 9) / un monde séparé de la tentation de se croire éternel entre sommets et vallées (2024 : 7).

quand entaulada passava, ja vièlha, sa jornada de pelar tot çò que se deviá manjar, de netejar, de lissar (2014 : 10) / quand, attablée, elle passait toute sa journée, déjà vieille, à éplucher, à nettoyer, à tout remettre en ordre (2024 : 10).

Dans le premier extrait, du texte-source, l’expression « a bèl èime » (équivalent de ‘à profusion’), disparaît la coloration d’ordre quantitatif, au profit d’un développement d’ordre explicatif (en quoi consiste la délivrance/tentation), et sans doute èime (de par sa proximité avec ‘âme’ ?) entraîne-t-il l’expression de l’idée de croyance et d’éternité. La compensation lexicale et la sémantique sont ici en disjonction. Dans le second exemple, on peut observer une tout autre configuration : la reprise du mot tot, par deux fois, comme en écho persistant, le déplacement de l’incise ja vièlha, et la réduction de l’explicitation tot çò que se deviá manjar à néant (‘éplucher’ se suffit à lui-même, mais pourquoi pas pelar ?), compensée par l’expansion de lissar en ‘remettre en ordre’.

Il y a en outre des coupes plus ou moins significatives de syntagmes entiers – qui sont autant de pertes – auxquelles procède Jean-Yves Casanova, le plus souvent destinées à éviter un certain verbiage conjectural propre à la conversation ou, plus largement, au récit oral (ex. 2 et 6, et surtout, 4 et 5), la redondance (ex. 3), ou une extrapolation superflue (ex. 1) :

[per paur d’aver pron consciència dau temps que passava] e de se viutelar ansin dins l’infèrn… (2014 :16) ;

[quau butèt la porta ?] O sabèm pas ; benlèu que… (2014 : 26) ;

[mai l’autra, la cautelosa, dins las andronas escuras], leis ostaus sornaruts… (2014 : 29) ;

Òc, s’es bensai passat coma aquò, [e pas coma l’an cresegut d’aqueu temps, de verai ò pas, es simplament çò que la memòria de cadun ne podiá dire, e, en fin de fin, a ges d’importància : i a çò que disi, çò que dison, çò dich autrafe, ara e deman [es qu’un paraulís…] (2014 : 30) ;

La tòrni veire l’istòria dau calabert d’aquesta nuech, [se debanèt d’un autre biais, e pas coma l’an agut dich] : de tot segur s’agacheriam… (2014 : 31) ;

[de tot segur s’aplantèt a la pòrta, apielant son còs au chambran] deguèsse tombar, [ieu intrada…] (2014 : 31).

Enfin, on peut observer que le texte est constellé de petits points de pertes ou de gains, dont il peut être utile de vérifier s’ils se compensent ou non. Du côté des pertes à partir du texte-source en occitan, on en dénombre une quarantaine dans le chapitre, pour la plupart (33) concernant de brèves précisions portant : sur la modalité : 9 (de tot segur, d’una mina que, fins a, tanben, de fach, pasmens, coma, òc ben, a la passada) ; le temps : 9 (uèi, fin finala, lèu, un còp, de tota fin, ja, encara, quand, primièra) ; la quantité : 8 (pron, de tot, ges, quasi, tota, un pauc, mai, tant) ; la personne : 7 (el, l’un l’autre, nosautres, aquesta, elei dos, ieu) ; le lieu : 2 (au dintre, d’un pas) ; la cause : 1 (bòrd que). Ce sont pour la plupart des conjonctions et davantage encore des adverbes

En sens inverse, le texte-cible français bénéficie d’un nombre moindre (une petite vingtaine) de gains. Il s’agit ici aussi, pour l’essentiel, de conjonctions (‘et’, ‘mais’, ‘car’, ‘même’, ‘même si’, ‘de telle façon que’, ‘pour peu que’, ‘pourvu que’, quoique’) dont la fonction est, beaucoup plus nettement qu’en sens inverse, de renforcer une structuration syntaxique logique du discours, ou de relatifs (‘ce qui’, ‘celle qui’, ‘dont’) qui, tout comme de rares adverbes (‘peut-être’, ‘par-là’), sont porteurs de précisions introduites dans le récit ou la description. Qu’on les compare du point de vue quantitatif ou qualitatif (variété), il en ressort une claire prédominance des pertes par rapport aux gains. Nous sommes ici à un niveau de simple réglage fin du texte – Casanova fait dans la dentelle – mais toujours dans la même dynamique d’une réécriture simplificatrice et structurante. Reste aussi à vérifier dans quelle mesure ces minces écarts peuvent jouer sur la prosodie.

L’autotraducteur en réécriture

Nous en sommes restés jusqu’ici à des tentatives plus ou moins abouties de préserver un relatif équilibre entre les deux versions, mais un tel dosage n’est pas toujours dans le propos de l’autotraducteur. Raison pour laquelle je me propose à présent d’examiner et de commenter quatre passages, ordonnés en crescendo, qui ont fait l’objet, de la part de Jean-Yves Casanova autotraducteur, d’un degré de réécriture plus ou moins poussé.

e s’assetar a l’espèra dau bus deis escolans tot en se pensant que la remarcarián ben aqueleis enfants estent qu’ela leis aviá vists e leis esperava, sens illusion, pasmens d’aquela illusion ninòia que l’aviá tenguda tròp d’annadas e l’aviá laissada, que vièlhs, pas grand causa demòra de çò qu’avèm cresegut, levat quauquei sentiments tissós d’emportar amb nosautres. (2014 : 15).

et s’asseyait en attendant le bus des écoliers tout en pensant que ces enfants la remarqueraient étant donné qu’elle les avait vus et qu’elle les attendait, sans grande illusion, de cette illusion pourtant naïve qui avait été la sienne pendant de longues années et dont elle semblait s’être débarrassée, car, âgés, pas grand-chose ne demeure de nos certitudes, hormis quelques sentiments entêtants que nous emportons. (2024 : 15).

Ce premier extrait appelle des observations de trois types. Il y a bien deux ajouts, en gras, mais ici le décalage provient en premier lieu d’une série d’idiomatismes, l’occitan et le français ne pouvant en principe se calquer l’un sur l’autre. Il en est ainsi du réfléchi « se pensant », impossible en français ; de l’expression de l’obsession « l’aviá tenguda » rendue par le possessif (elle est à proprement parler ‘possédée’ par cette idée) ; de la périphrase active « çò qu’aviam cresegut » rendue par le substantif abstrait « certitudes ». Le traducteur se heurte aussi à la difficulté de rendre telles quelles des tournures syntaxiques : le « que » causal, à juste titre devenu « car », et surtout cette juxtaposition permise par l’oralité de l’occitan « e l’aviá laissada », qui appelle en français une relative plus soutenue, « dont elle semblait être débarrassée », où l’agentivité a changé de côté. On notera que parfois, le changement paraît être gratuit : pourquoi traduire « a l’espèra de » par « en attendant » plutôt que « dans l’attente de » ; le nombre de syllabes est identique et les sonorités non divergentes… Au plan stylistique, nous avons en revanche une vraie réussite avec le syntagme final, syntaxiquement différent mais prosodiquement identique.

una mena de juec entre elei dos qu’ela s’i prenguèt sens o voler, sens se’n avisar, aviá pas d’autra causida que d’anar ont la paraula de l’òme de la pòrta la voliá menar – mai benlèu qu’ela i voliá tant anar –, una mena de suposicion entenduda que se deviá complir, un apariament, una d’aquelei causas tan naturala que se’n parlava pas, se redobtava pasmens, s’i pensava tirassats per lo nos dau desir au fons dau còs de se desliurar ai temps necessaris d’una jovença banala (2014 : 25).

une sorte de jeu entre eux auquel elle se prit sans le vouloir, sans s’en rendre compte, n’ayant pas d’autre choix que d’aller là où la parole de l’homme voulait l’emmener – mais il se peut qu’elle eût voulu y aller de son plein gré –, une espèce de supposition entendue qu’ils devaient partager, un couple enfin rassemblé, une de ces choses si naturelles dont on ne parlait pas, que l’on redoutait pourtant, à laquelle on pensait être entraîné par le creux du désir au fond du corps qui devait être délivré en ces temps nécessaires d’une jeunesse banale (2024 : 27).

On retrouve dans ce deuxième passage la problématique des enchaînements syntaxiques, avec l’espèce d’universalité occitane du « que », tantôt conjonctif, tantôt relatif (partagée avec plusieurs autres langues romanes), qui appelle des réalisations différentes (‘auquel’, ‘dont’), de même que la rhétorique de la juxtaposition, propre à l’oral, qui par deux fois nous vaut aussi deux relatifs différents (‘que’, ‘à laquelle’). L’incise fait problème : le choix plutôt gratuit de la structure ‘il se peut que’ entraîne ici une concordance des temps mal à propos : « qu’elle ait senti » aurait été mieux inspiré. Enfin, on se demande pourquoi le « ‘nœud’ du désir » est transformé en ‘creux’ et, si l’omission du superfétatoire « de la pòrta » est à saluer, le glissement de sens de « que se deviá complir » à « qu’ils devaient partager » et de « un apariament » à « un couple enfin rassemblé » peut laisser perplexe. Mais l’autotraducteur est toujours dans son droit…

La mòrt a degut l’illusionar ela tanben, coma leis autres, l’a contentada après l’orizont fèr de l’espèra : pron sola per lo poder remarcar quand l’après-dinnar d’aqueu març (2014 : 14).

La mort a dû certainement la confondre, elle l’a attendue : elle aurait pu la distinguer, quand l’après-midi de mars (2024 : 14)

Ce troisième exemple montre la liberté de réécriture que s’adjuge Casanova, et qui s’oriente, comme il a été souligné précédemment, vers un allègement de la version autotraduite. Il y a bien quelques broutilles : le « ela tanben » compensé par « certainement » ; le glissement de sens de « contentada » (résultatif) à « attendue » (expectatif) ; celui, très discret, de « lo » à « la », le premier renvoyant à « orizont (fèr de l’espèra) », l’autre à « la mort », formulation qui relève beaucoup moins de la litote ; la suppression, enfin, du déterminant « aqueu », pourtant utile pour préciser l’année plutôt que le mois. On est toujours dans un jeu de dentelle…

La vida : una trapa ont les oras porgidas per l’escasença biologica dau còs s’enlecavan, ligadas a l’ensarrament dau temps coma de brots de lavanda fresca de recaptar entre los lençòus deis armaris, de se secar puei, mai que gardan, sèmbla per sempre, aquela odor fèra de durbir lei paumons a un aire nòu. (2014 : 18).

La vie : une trape où les heures offertes par le hasard biologique étaient piégées, enlacées à l’enserrement du temps, de ces bouquets de lavande fraîche que l’on place entre les draps des armoires, qui, séchés, gardent semble-t-il à jamais cette forte odeur qui dévoile aux poumons un air neuf. (2024 : 18).

Ce dernier extrait commenté complète sans l’épuiser le tableau des écarts textuels pratiqués, en toute impunité, par Casanova autotraducteur. La phrase s’ouvre de manière fidèlement parallèle pour qu’ensuite la version française obéisse à une partition divergente. Premier indice, l’omission bienvenue de « dau còs », pour cause de redondance. Par la suite, c’est la comparaison « coma de brots » qui est abandonnée au profit de la virgule suivie de « de », qu’on peine à rattacher syntaxiquement (à ‘hasard’, à ‘enserrement’ ?). On retrouve ici à deux reprises la structure « ‘de’ + infinitif », dans le sens de ‘apte à’ ou ‘permettant de’, rendue à chaque fois par une relative (‘qui […] gardent’, ‘qui dévoile’). S’il n’y a pas loin entre « de recaptar » et « que l’on place », on ne saurait en dire autant de « de durbir les paumons » à « qui dévoile aux poumons » : on passe de la mécanique respiratoire à une formule plus poétique, une sorte de libération voire d’initiation au bon air, et c’est heureux. De même, du reste, que le raccourci entre virgules « qui, séchés, gardent » qui vient se substituer à un laborieux (lui aussi entre virgules) « de se secar puèi » dont on voit mal l’attelage avec un « mai » adversatif. Dans cette séquence, la manipulation du texte-source ne fait donc que le bonifier stylistiquement, sans pour autant en altérer véritablement le sens : l’autotraducteur, même un peu débridé, s’inscrit en plein dans son rôle d’amélioration ultérieure de son texte.

Eléments d’une conclusion toute provisoire

Une remarque préalable s’impose : cet article s’inscrit dans une limite de validité ; il ne porte que sur le chapitre I, soit 20% de l’intégralité de chacune des versions. Les sondages effectués sur la suite du texte paraissent conforter l’analyse, mais l’auteur de ces lignes ne saurait prétendre à ce qu’une extrapolation aux 80% restants donne exactement les mêmes résultats. Cela étant posé, tous les éléments collationnés et analysés jusqu’ici ‘à l’aveugle’, c’est-à-dire en faisant abstraction de toute contextualisation, tant du texte-source de 2014 que du texte-cible de 2024, nous conduisent – sous réserve de confrontation avec l’auteur-autotraducteur quant aux processus d’écriture et de traduction-réécriture qu’il a pu mettre en œuvre –, quoi qu’il advienne, à formuler un certain nombre de remarques valant conclusion provisoire.

Il est évident que l’écart entre l’élaboration des deux textes, même s'il s'est avéré moins important que ne le laissaient penser les dates de publications – qui nous place dans le cas, bien répertorié, d’une (auto)traduction différée – ouvre la voie à un processus de réécriture du texte-source. Avec et dans L’Enfuie, Casanova a manifestement cherché à ‘améliorer’ le très beau roman qu’est L’Enfugida, en en gommant un certain nombre de points faibles. Le texte de départ, à l’écriture délibérément oralisée – tout en ne tombant jamais ou presque dans le familier –, connaît une segmentation des énoncés propre au genre, plus difficilement transférable de l’occitan au français. Un tel choix rédactionnel et esthétique suppose une structuration syntaxique basée sur la juxtaposition consécutive des syntagmes susceptible de déboucher sur une sorte de logorrhée. Tel n’est jamais le cas – l’écrivain y veille – mais parfois l’autotraduction parvient à contenir certains excès superfétatoires, ou bien à laisser le diseur ou le lecteur du texte reprendre haleine. Il n’empêche que, une approche littérale étant écartée, l’autotraducteur semble assez rarement pleinement satisfait de son texte initial, puisque les passages laissés intacts sont somme toute assez rares. Entre les deux langues et les deux versions, s’ouvre un espace de re-création assez mince, mais assumé.

Casanova se heurte en premier lieu à des questions de distance interlinguistique et interculturelle – même s’agissant de deux langues romanes voisines et vivant, ou ayant vécu, dans une relative symbiose imposée/subie. Au plan lexical, comme la plupart des langues romanes, l’occitan préfère le concret à l’abstrait qu’affectionne la langue française depuis qu’elle a été mise au pas lors du Grand Siècle et que sa présumée universalité a été proclamée sous les Lumières. Pour ce qui est de la syntaxe, là aussi le fantasme de l’‘ordre naturel’ refait surface, et les connecteurs logiques viennent poser leurs marques. Sans que L’Enfuie puisse être considéré comme un ‘jardin à la française’ taillé et castré, L’Enfugida tient davantage du ‘jardin anglais’ où une certaine dose de sauvagine trouve à se manifester librement. S’en suit une dynamique générale de contraction du texte, où les pertes textuelles l’emportent sur les gains.

Nous avons pu voir que Jean-Yves Casanova opère ses corrections de manière extrêmement variable, de l’adjonction ou la coupe d’éléments infimes, comme les connecteurs de toute sorte, jusqu’à des membres de phrase – jamais de phrase complète, néanmoins – assez développés. Il n’y a donc pas chez lui de ‘mécanique’ de la traduction, pas, au pied de la lettre, d’« Horlogerie de Saint-Jérôme » – comme les hispanistes Chevalier et Delport (1995) l’avaient suggéré dans un recueil éponyme –, mais un travail minutieux au cas par cas, sans doute en partie commandé par la sensibilité du poète aux sonorités et à la prosodie de chacune des langues en présence.

Au bilan, L’Enfuie est, suivant l’opinion experte de Umberto Eco, « presque la même chose » que L’Enfugida… mais pas tout à fait. Casanova autotraducteur est passé par là, un autotraducteur qui a exercé toutes ses prérogatives – ses « privilèges » – en vue d’améliorer son texte, la plupart du temps avec succès, au risque d’une réécriture, marginale certes mais quasi constante, de l’original. Le lecteur de langue française y gagnera en clarté et en confort de lecture. Il y perdra en revanche un peu de l’expressivité du texte occitan, parfois au plan lexical, plus fréquemment quant au degré d’oralisation et donc d’une forme d’authenticité d’une langue-culture à part entière – jamais placardée de manière compensatoire – véhiculée par une démarche de fiction mémorielle. Il n’en demeure pas moins que Jean-Yves Casanova, comme tout Occitan, et surtout comme tout Occitan lettré et a fortiori professionnel reconnu, maîtrise à parts égales les deux langues, ses deux langues, si bien que, objectivement, L’Enfugida et L’Enfuie se valent. C’est sa compétence linguistique et/ou la subjectivité de son rapport à chacune des langues qui motivera/ront les préférences du lecteur. Une question finale – que l’on pourra juger subsidiaire ou non – serait de s’interroger sur un devenir possible du/des texte(s) de Casanova étudiés ici, à savoir d’une éventuelle « retraduction » (Gambier, 1994) vers une ou d’autre(s) langue(s). Sur quelle base serai(en)t-elle(s) faite(s) ? Les exemples abondent, malheureusement, d’une impasse sur le texte-source pour privilégier la langue de plus grande diffusion (Dasilva, 2013). Une raison, au-delà de la charge matérielle de travail auto-imposée, que certains auteurs ne manquent pas d’invoquer pour se refuser à s’autotraduire (Arrula-Ruiz & Manterola, 2019).

1 L’auteur basque Bernardo Atxaga est réputé pour cet exercice, qu’il pratique seul ou « à 4 mains » avec son épouse Asun Garikano (Manterola, 2017).

2 Les considérations qui suivent au sein de ce paragraphe sont en réalité nulles et non avenues, puisque l’entretien nous apprend que le délai a en

Casanova, Joan-Ives, L’Enfugida, Perpignan/Canet, Trabucaire, 2014.

Casanova, Jean-Yves, L’Enfuie, Pau, Aqua Aura, 2024.

Arrula-Ruiz, Garazi & Manterola Agirrezabalaga, Elizabete, « No a la autotraducción. Razones para renunciar a la traducción de obra propia en el contexto de las relaciones asimétricas entre el castellano y el euskera », in Lila Bujaldón de Esteves, Belén Bistué & Melisa Stocco (eds.), Literary Self-Translation in Hispanophone Contexts – La autotraducción literaria en contextos de habla hispana, Cham, Palgrave Macmillan, 2019, p. 241-285

Casanova, Pascale, La République mondiale des Lettres, Paris, Seuil, 1999 (nouvelle éd. 2008).

Chevalier, Jean-Claude & Delport, Marie-France, L’Horlogerie de Saint Jérôme, Paris, L’Harmattan, 1995.

Dasilva, Xosé Manuel, « Retraducir el texto autotraducido. El curioso caso de Xente de aquí y de acolá, de Álvaro Cunqueiro », in Christian Lagarde & Helena Tanqueiro (eds.), L’Autotraduction aux frontières de la langue et de la culture, Limoges, Lambert Lucas, 2013, p. 251-260.

Eco, Umberto, Dire quasi la stessa cosa, Milano, Bompiani ; trad. française, Dire presque la même chose, Paris, Grasset, 2003, 2007.

Ferraro, Alessandra & Grutman, Rainier (eds.), L’autotraduction littéraire : perspectives théoriques, Paris, Classiques Garnier, 2016.

Forêt, Joan-Claudi, « L’auteur occitan et son double », Glottopol, 25, 2015, p. 136-150, https://glottopol.univ-rouen.fr/telecharger/numero_25/gpl25_09foret.pdf

Gambier, Yves, « La retraduction, retour et détour », Meta, vol. 39, n° 3, 1994, https://www.erudit.org/fr/revues/meta/1994-v39-n3-meta186/002799ar.pdf

Gardy, Philippe & Lafont, Robert, « La diglossie comme conflit : l’exemple occitan », Langages, 61, 1981, p. 75-91.

Gentes, Eva, « “… et ainsi j’ai décidé de me traduire”. Les moments déclencheurs dans la vie littéraire des autotraducteurs », in Alessandra Ferraro & Rainier Grutman (eds.), L’autotraduction littéraire : perspectives théoriques, Paris, Classiques Garnier, 2016, p. 85-101.

Gentes, Eva (ed), Bibliography Autotraduzione / autotraducción / self–translation (XLII edition : Feb 2023), 2023, https://app.box.com/s/52h3hwsqqty5l34j99hmxqlamb4814q0

Grutman, Rainier & Van Bolderen, Trish, « Self-Translation », in Sandra Bermann & Catherine Porter (eds.), A Companion to Translation Studies, West Sussex, Wiley-Blackwell, 2014, p. 323-332.

Lagarde, Christian (dir.), L’autotraduction : une perspective sociolinguistique, Glottopol, 25, 2015, https://glottopol.univ-rouen.fr/numero_25.html

Manterola Agirrezabalaga, Elizabete, « Collaborative Self-Translation in a Minority Language: Power Implications in the Process, the Actors and the Literary Systems Involved », in Olga Castro, Sergi Mainer & Svetlana Skomorokhova (eds.), Self-translation and Power. Negotiating identities in multilingual European Contexts, Palgrave Macmillan, 2017, p. 191-216.

Riera, Carme, « Carme Riera: “El català no és només dels independentistes” », VilaWeb, 20/09/2025, 2025, https://www.vilaweb.cat/noticies/carme-riera-el-catala-no-es-nomes-dels-independentistes/

Sperti, Valeria, « La traduction littéraire collaborative entre privilège auctorial et contrôle traductif », in Alessandra Ferraro & Rainier Grutman (eds.), L’autotraduction littéraire : perspectives théoriques, Paris, Classiques Garnier, 2016, 141-167.

Tanqueiro, Helena, Autotradução, privilégio e modelo, thèse Universitat Autònoma de Barcelona (non publiée), 2002, http://www.tdx.cat/handle/10803/5259

1 L’auteur basque Bernardo Atxaga est réputé pour cet exercice, qu’il pratique seul ou « à 4 mains » avec son épouse Asun Garikano (Manterola, 2017). Tout récemment interrogée à l’occasion du 50ème anniversaire de son roman Te deix, amor, la mar com a penyora, la majorquine Carme Riera (Riera, 2025) déclarait très récemment : « Faig versions i, per exemple, els darrers llibres els he fets a la vegada. […] Dos portàtils, l’un al costat de l’altre, perquè una llengua millora l’altra contínuament. Si comences en català i passes aquella plana al castellà, el castellà et dóna els defectes que pugui haver-hi. És com una pantalla, com un vidre. » (Je fais des versions et, par exemple, les derniers livres, je les ai faits en même temps. […] Deux ordinateurs portables, l’un à côté de l’autre, parce qu’une langue améliore l’autre. Si tu commences en catalans et que tu traduis cette page en castillan, le castillan te fait voir les défauts qu’il peut y avoir. C’est comme un écran, un verre [un miroir]).

2 Les considérations qui suivent au sein de ce paragraphe sont en réalité nulles et non avenues, puisque l’entretien nous apprend que le délai a en fait été beaucoup plus court. Ayant précisé préalablement le point de vue dans lequel s’inscrivait la rédaction de mon texte, j’ai préféré, par honnêteté intellectuelle, maintenir ma rédaction erronée.