La Còrda roja, Alan Ward (1937-2014)

Sylvan Chabaud

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Sylvan Chabaud, « La Còrda roja, Alan Ward (1937-2014)  », Plumas [Online], 3 | 2023, Online since 29 June 2023, connection on 18 April 2024. URL : https://plumas.occitanica.eu/729

Le recueil d’Alan Ward, La Còrda roja, occupe une place particulière dans la collection Messatges mais aussi plus largement dans les lettres d’oc contemporaines. Poème de voyage et d’engagement, il est l’un des premiers exemples d’une littérature occitane déterritorialisée. Prenant fait et cause pour le combat du peuple kurde, ce long poème est un cri de fraternité qui résonne encore aujourd’hui : en témoigne la publication récente de sa traduction en kurde et en turc.

Lo recuelh d’Alan Ward, La Còrda roja ten una plaça particulara dins la colleccion Messatges mai tanben e mai largament dins las letras d’òc contemporanèas. Poèma de viatge e d’engatjament, es l’un dels primièrs exemples d’una literatura d’òc deterritorializada. Son estacament per la causa e lo combat del pòble Kurd, son cant fraternal ressonan encara uèi : ne testimónia la publicacion recenta de sa traduccion kurda e turca.

Alan Ward's collection, La Còrda roja, occupies a special place in the Messatges collection, but also more broadly in contemporary Occitan literature. A poem of travel and commitment, it is one of the first examples of a deterritorialized Occitan literature. Taking up the cause of the Kurdish people's struggle, this long poem is a cry for fraternity that still resonates : its recent translation into both Kurdish and Turkish bears witness to this.

Le parcours d’un occitaniste d’origine irlandaise

En 1964, dans la collection Messatges paraissait le long poème La còrda roja [La corde rouge] d’Alan Ward (1937-2014). L’auteur est né à Brighton dans le sud de l’Angleterre en 1937 de parents irlandais (sa mère parlait le gaélique « naturel »). Très actif dans le milieu occitaniste des années soixante, il est considéré comme le premier chanteur de la NCO par Yves Rouquette qui en tire un portrait haut en couleur dans La nouvelle chanson occitane (1972, p. 23) :

Le premier chanteur occitan que je rencontre en 1956 ou 1957 n’est occitan ni peu ni prou. Il est irlandais, maigre comme une bicyclette, frisé comme un coq et pour compter toutes les langues qu’il parle, il faudrait tous les doigts des deux mains et des pied: Alan Ward. À Gérone je l’ai vu dans un restaurant commander « toute la carte », tout engloutir et après cognac et café espagnol, se lever frais comme un pinson. Quand je l’ai vu, pour la première fois, à Nîmes, il arrivait d’Irlande, avait fait escale dans l’Aveyron, chez Jean Boudou où en trois semaines il avait liquidé la cochonnaille de la maison, séché la cave et appris à parler en langue d’oc suffisamment pour que je puisse l’interviewer en oc pour Radio-Montpellier.

La trace qu’Alan Ward1 a laissée dans le souvenir des personnes qui ont croisé son chemin est souvent de cet ordre, et nombreuses sont les anecdotes à son sujet. Il est une « figure » de cette période de bouillonnement occitaniste, cependant son personnage est longtemps resté auréolé de mystère. Ward fit des études de français, ce qui le conduisit à Nîmes, à la fin des années cinquante, où il rencontra Robert Lafont et l’occitan qu’il apprit rapidement. Polyglotte, il navigua entre la Catalogne et la Provence mais aussi Oxford, Hong Kong, avant de faire souche en Andorre où il mourut en 2014 (il y a été enseignant et traducteur). Il traduisit des poètes irlandais du XXe siècle dans la revue Oc en 19602 et s’intéressa aux langues orientales, notamment l’hindi et le perse. Sa maîtrise du grec moderne lui permit de publier la traduction occitane de trois poèmes de Constantin Cavafis dans Letras d’oc3. Voyageur impénitent, il fit un séjour de quatre mois au Kurdistan (comme professeur d’anglais dans un institut de Diyarbakir), toujours en 1960, d’où il tira la matière du recueil que nous nous proposons d’étudier ici. Ce séjour fut écourté pour des raisons politiques et il semblerait bien que son intérêt pour la langue et la culture kurdes ait posé problème aux autorités turques4. Attiré par la chanson folk, il fut l’un des premiers à s’emparer d’une guitare pour chanter, à la mode du protest-song, en occitan. Il fut l’auteur du premier chansonnier de la génération NCO5 qu’il publia de façon artisanale et sur lequel figurait les titres de son tour de chant, mais il n’enregistra pas de disque. Il faut également noter son travail d’éditeur puisque, un temps installé à Buoux non loin de l’auberge de Pierre Pessemesse, il s’occupa de la maison d’édition « Edicions occitanas » qui publièrent entre autres une version modernisée du Sèti de Cadarossa de l’abbé Fabre ou encore des textes de Pierre Pessemesse et Claude Barsotti. En 1961, il résida un temps en Ariège, à Castelnau Durban, le village de Pierre Lagarde dont il fut très proche. Il fut surtout connu comme « chanteur » mais ses activités dans le domaine littéraire furent, nous le constatons bien, nombreuses et variées.

Après sa période occitane, il s’intéressa de plus près au gaélique et retourna en Irlande pour un travail de thèse en linguistique irlandaise (il obtint son doctorat en 1974, à l’Université de Dublin). Le poème La còrda roja est à l’image de son auteur : souvent cité (évoqué par Roland Pécout notamment comme une référence pour son attrait envers le Kurdistan) il n’en demeure pas moins méconnu et peu étudié. Il s’agit pourtant de l’un des premiers exemples d’une poésie d’oc déterritorialisée : un Irlandais qui s’empare de l’occitan pour évoquer, poétiquement, le Kurdistan. À l’occasion de ce numéro de la revue Plumas consacré à la seconde période de la collection Messatges, il nous a semblé important de prendre le temps d’explorer de plus près cette œuvre singulière. De plus, ce texte vient de connaître une nouvelle jeunesse puisqu’il a été réédité en ligne avec sa version anglaise, par le fils d’Alan Ward6 et que l’éditeur kurde Avesta a récemment publié (en avril 2021) sa traduction kurde et turque : Werîsê sor / Kizil urgan. Le poème est intemporel, il rejaillit et percute la réalité politique actuelle, au cœur des tensions militaires entre Irak, Syrie et Turquie… Il voyage d’une traduction à l’autre, au-delà des frontières, ce qui aurait certainement beaucoup plu à cet amoureux des langues7.

Alan Ward en 1958, archives familiales

Alan Ward en 1958, archives familiales

La couleur rouge

C’est avec un proverbe kurde mis en exergue que s’ouvre le chant de la « Còrda roja » : « Waqta ku mëra sanaqi, / wêrise më, sor bë be » [Quand tu me pends, que la corde soit rouge]. La note qui l’accompagne est précieuse ; outre la traduction qu’elle propose, elle met en avant « l’amour du peuple kurde pour cette couleur ». Le rouge que l’on retrouve sur les divers drapeaux kurdes (Kurdistan syrien, iranien, irakien et aussi en Turquie, notamment sur le drapeau de l’ancienne république d’Ararat) symbolise la combativité mais aussi la souffrance des martyrs. C’est donc le rouge qui est à l’honneur, dès le titre et dès les premiers vers. La « Còrda roja » évoque la souffrance et le sang d’un kurde pendu par les autorités turques ; de ce sang, ou plutôt de cette couleur, semble naître la rivière puis le fleuve mythique du Tigre. La première strophe déclenche le mouvement de l’eau à partir de ce « rouge » :

Lo jorn que me penjas, fraire Turc,
lo jorn que me penjas, Turcoman,
la còrda siá roja
roja coma lo riu
roja coma lo Tigre al temps de las pluèjas
(p. 6)

Le jour où tu me pends, mon frère turc,
le jour où tu me pends, Turcoman
que la corde soit rouge
rouge comme la rivière
rouge comme le Tigre à la saison des pluies

La corde rouge qui serre le cou du condamné est ici métamorphosée, le poème la déroule et l’étire tel un cours d’eau gonflé de pluies. Ensuite le poème bascule dans un passé mythique incarné par l’emploi de l’imparfait : « quand las aigas del non-èsser rajavan d’Ararat » [quand les eaux de l’inexistence coulaient d’Ararat]. L’eau qui rougit nous invite à remonter le cours du temps et à plonger, littéralement, dans les profondeurs de nos origines. La référence religieuse s’impose alors et la figure sacrée de Noé, « Nuh » en arabe, fait irruption. Les eaux rouges sont celles du déluge biblique qui trouve sa source dans les légendes mésopotamiennes. Les cours du Tigre et de l’Euphrate, les deux fleuves de Mésopotamie, se mêlent à l’évocation de la navigation de Nuh, le Noé du Coran, jusqu’aux flancs d’Ararat :

quand la barca de Nuh navegava amont
rajava Tigre
rajava Eufrat
(p. 6)

quand la barque de Nuh naviguait là-haut
le Tigre coulait
l’Euphrate coulait

Le vers se fait de plus en plus court, mettant en avant toute la charge poétique que contiennent ces deux seuls hydronymes : « Tigre », « Eufrat ». Aux sonorités de l’adjectif « roja » viennent répondre celles du verbe « rajava » et le rythme s’installe. Les allitérations en « r » font écho à la montagne « d’Ararat » augmentant encore cette impression d’eau qui court et roule terres et galet le long de ses méandres. À la première image, dure et violente, d’une pendaison, le chant oppose une exploration géopoétique, entre les fleuves et les siècles, seule réponse possible à la barbarie de l’oppression. Car le Kurdistan est une terre des origines, le berceau des premières grandes civilisations et le lieu des premiers poèmes gravés sur des tablettes d’argile…

Le berceau des civilisations antiques

Dès la troisième strophe du poème apparaissent les premières références historiques avec le roi Tabarnas, le grand Hatusilis et le royaume d’Hatusas. Alan Ward fait ici allusion au royaume des Hittites et à ses souverains. Cette grande civilisation d’Anatolie centrale devint l’une des plus puissantes du Moyen-Orient vers 1300 avant JC et étendit son influence jusqu’à la région de l’actuelle Diyarbakir. Les recherches archéologiques sur les Hittites furent importantes dans les années soixante, c’est à cette période que furent mises au jour de nombreuses tablettes d’argiles permettant d’étudier plus en détail ce royaume méconnu. Lorsqu’il intègre ces références historiques à son texte poétique, Alan Ward fait certainement écho à ces découvertes. Il insiste également sur la longue histoire du Kurdistan, sur ses richesses et sa grande culture. Mais le royaume des Hittites, tout comme l’allusion à l’arche de Noé, renvoie à un passé mythique, un véritable âge d’or perdu. Rapidement, le poème se tourne d’ailleurs vers les périodes sombres avec les grandes destructions des Mongols :

quand ton paire Hulagú, filh de Jenghiz Khan,
Comptava los crans ailaval en Àlep (p. 6)

quand ton père Hulagu, fils de Jenghiz Khan,
comptait les crânes là-bas en Alep

L’ellipse historique est ici considérable puisque nous quittons l’Antiquité pour le treizième siècle avec l’évocation d’Houlagou, quatrième fils du terrible Gengis Khan qui ravagea l’Iran, l’Irak et la Syrie. Dans la note qu’il ajoute à son texte, Alan Ward précise au sujet de ce personnage historique : « los Turcs de uèi l’admiran fòrça per sa proesa guerrièra » [les turcs d’aujourd’hui l’admirent beaucoup pour sa prouesse guerrière] (p. 28) et nous mesurons toute l’ironie que contient cette allusion. La référence historique a une visée très claire, elle met en lumière le conflit contemporain entre l’État turc et le peuple kurde. D’ailleurs le poème mêle ensuite les époques, passant de Mustafa Kemal, le fondateur de la Turquie moderne, au roi de Mitanni (1400 avant JC), à l’Arménie de la période romaine ou encore à l’empire Parthes (247 avant JC – 224 après JC). Citons deux strophes éloquentes :

soi filh del rei Hatúsilis que governava en Hàtusas
soi filh d’Artatama rei de Mitanni
soi fraire de Tigrana
e filh de Mitridata

me borrelèron Egipcians
e los rei d’Assur
m’envasiguèron los Romans
me conquistèron los Partaus
puèi los Arabs e’ls Turcs
pasmens demòri
en esperar lo grand perqué (p. 9)

je suis fils du roi Hatusilis qui gouvernait en Hatusas
je suis fils d’Artatama roi de Mitanni
je suis frère de Tigrane
et fils de Mitridate

les Egyptiens me tourmentèrent
et ceux du roi d’Assur
les Romains m’envahirent
les Parthes me conquirent
puis les Arabes et les Turcs
pourtant je reste
en attendant le grand pourquoi

La première strophe citée insiste sur l’affirmation d’une identité forte, porteuse de plusieurs millénaires d’Histoire. Nous notons la référence à Tigrane, roi de l’Arménie antique (95-55 avant JC) ainsi qu’à Mithridate d’Arménie qui au premier siècle fut un vassal de l’Empire romain. L’emploi de la première personne du singulier réactualise ces références historiques en opposition à toutes les oppressions, anciennes et contemporaines. La deuxième strophe désigne clairement les tyrans, qu’ils soient égyptiens, assyriens, romains, parthes, arabes ou turcs. Il est intéressant de voir que ce discours à la première personne associe kurdes et arméniens dans une même résistance. Le génocide arménien est d’ailleurs évoqué, avec pudeur, plus loin dans le poème :

que dieu es mòrt en Diyarbakir
e los Armenians ne son sortits (p. 13)

car Dieu est mort à Diyarbakir
et les Arméniens en sont sortis

Fouilles d’un palais de l’époque du Mitanni, à Tell Brak, Syrie (https://fr.wikipedia.org/wiki/Tell_Brak)

Fouilles d’un palais de l’époque du Mitanni, à Tell Brak, Syrie (https://fr.wikipedia.org/wiki/Tell_Brak)

Tigre et Taurus

Si La Còrda roja est un poème qui fait la part belle à l’Histoire et à ses heures sombres, c’est aussi un texte fortement marqué par l’espace. En effet, l’écriture naît avant tout d’un lieu, la ville de Diyarbakir. Il s’agit de l’un des premiers textes occitans de voyage contemporain qui, d’une certaine façon, ouvre la voie à ce que Roland Pécout développera plus tard dans son Portulan8. Tout commence, nous l’avons vu plus haut, avec les « eaux » qui jaillissent d’Ararat, le volcan aux neiges éternelles du haut plateau arménien (la cime d’Ararat se situe aujourd’hui en Turquie). La montagne biblique sert de point d’ancrage au texte qui va ensuite suivre le cours des eaux du Tigre dont la source est au pied du mont Taurus, en bordure de l’Anatolie. Nous avons relevé onze occurrences de l’hydronyme « Tigre » dans le poème, cette répétition crée un véritable rythme interne, elle structure toute l’architecture de La Còrda roja. Le fleuve nourricier est mis en avant par l’anaphore qui martèle une grande partie du texte, associant l’eau aux jardins : « òrts longa Tigre » [des jardins le long du Tigre]. La sonorité de ce vers, jouant sur les assonances et les allitérations, marque le tempo d’une écriture de la brièveté. Ward ne décrit pas précisément le paysage de Diyarbakir, il choisit de rester dans l’impression :

òrts longa Tigre
e l’ase fa virar la mòla
dins la carrièra del desesper (p. 11)

des jardins le long du Tigre
et l’âne fait tourner la meule
dans la rue du désespoir

Pour aider le lecteur à mieux visualiser la scène, il ajoute une note qui semble directement sortie d’un carnet de voyageur :

A dos passes de la Mosquèa Grand de Diyarbakir, dins un carrairon, i a un molin virat per un ase. La bèstia i vei res — e vira que viraràs an après an. (p. 31)

À deux pas de la Grande Mosquée de Diyarbakir, dans une ruelle, il y a un moulin tourné par un âne. La bête n’y voit rien et y tourne et retourne toute sa vie.

Plus loin, le tableau se fait plus saisissant et mouvant, nous suivons du regard cette déambulation dans les rues de la ville qui se dresse et domine le fleuve, en contrebas :

De la ciutat davalan los buòus
trantalhan dins lo fang de l’espital
cap a l’onda de Tigre

o Diyarbakir, nauts que son nauts tos barris
dominas lo país coma un castèl (p. 11)

de la cité descendent les bœufs
glissent dans la boue de l’hôpital
vers la vague du Tigre

ô Diyarbakir, qu’ils sont hauts, tes remparts
tu domines le pays comme un château

Les remparts imposants de la cité kurde, classés au patrimoine mondial par l’UNESCO en 2015, élèvent le regard mais ne peuvent dissimuler la misère d’un peuple en souffrance. Il en est de même de la grande mosquée qui nous apparaît à la page 13, elle ne peut protéger les habitants d’une ville sous contrôle militaire :

la mosquèa grand Ulu Jami
amb los òmes sants de sa cort
te protegiràn pas
ni mai l’arcada grèca que l’entorna. (p. 13)

la grande mosquée Ulu Jami
avec les saints hommes de sa cour
ne te protègera pas
ni l’arcade grecque qui l’entoure

Ward a pris soin de décrire le lieu saint en évoquant les réemplois d’éléments architecturaux antiques et le texte, malgré sa concision, nous délivre des détails précis sur l’univers urbain héritage du riche passé antique de la cité. Plus loin, l’eau du Tigre apparaît à nouveau, les reflets de la « lumière néon » s’y mêlent à l’image des arbres inclinés et nous avons l’impression de contempler une photographie en noir et blanc :

De sauses a ponent se clinan
l’aiga raja a la lutz neòn
la font sagrada de levant
raja son còr a la lutz neòn (p. 13)

Des saules se penchent à l’ouest
l’eau coule à la lumière néon
la source sacrée de l’est
l’eau coule à la lumière néon

Cette lumière urbaine des néons est en fait celle de « l’hôtel le plus important de la ville » comme nous l’apprend la note de la page 30, les saules sont ceux du « Turistik Palas », lieu de villégiature des étrangers où le gouverneur Vali Bey, représentant de l’état turc que le poème de Ward vilipende, a ses habitudes... Mais, au-delà de la ville elle-même et des détails de ses ruelles, l’espace s’élargit et le texte s’ouvre vers l’horizon avec la vue déployée sur les lointaines montagnes du Taurus :

Neu de las montanhas
miratge de luènh
neu etèrn de Tauròs
a l’ubac tan luènh
dardalhejas als uèlhs acegats de posca (p. 21)

Neige des montagnes
mirage lointain
neige éternelle du Tauros
au nord si loin
tu brilles comme un éclair aux yeux aveuglés de poussière

Cette vision des cimes enneigées est aussi une échappatoire, un appel vers l’avenir et une possible liberté pour un peuple opprimé. Mais les strophes suivantes opposent à cette géopoétique des neiges éternelles un discours répétitif et angoissant à la gloire d’Atatürk. Le mont Taurus n’est plus synonyme d’élévation mais devient une masse écrasante, il faut alors oublier la blancheur de la neige :

Atatürk compatriòtas
Atatürk patria
Atatürk del bon progrès
Atatürk de libertat
Atatürk tan plan aimat
ajudatz escotatz exauçatz lo pregador

marchatz, drolletons, dins l’estadi poscós
marchatz, drolletons, a l’ombra de Tauròs
marchatz, drolletons, e oblidatz

la neu de Tauròs
la neu dels ans que passan
la neu etèrna d’Ararat (p. 23)

Atatürk compatriotes
Atatürk patrie
Atatürk du bon progrès
Atatürk de liberté
Atatürk si bien aimé
aidez écoutez exaucez la prière

marchez, garçonnets, dans le stade poussiéreux
marchez, garçonnets, à l’ombre du Tauros
marchez, garçonnets, et oubliez

la neige du tauros
la neige des années qui passent
la neige éternelle d’Ararat

Diyabakir et ses remparts

Diyabakir et ses remparts

Les voix de la fraternité, la voix de l’indignation

Ces enfants que l’on voit marcher au pas, dans un stade poussiéreux, participent à la fête nationale turque. Ils sont invités à oublier les neiges, l’horizon mais aussi leurs origines. Alan Ward a assisté aux festivités, il en reste marqué, comme il le sera, au mois de décembre, par la vision de rebelles pendus sur la place :

Lo 25 de decembre de 1960 passèri per la plaça centrala de la vila a miègjorn. Foguèron penjats per èsser « bandits » - valent a dire qu’avián pres las armas contra l’ocupacion turca. (Nòtas, p. 31)

Le 25 décembre 1960, à midi, je traversai la place centrale de la ville. Ils furent pendus pour « banditisme » - c’est-à-dire, pour avoir pris les armes contre l’occupation turque.

Le poème d’Alan Ward est donc, parfois, un véritable reportage pris sur le vif, un témoignage. L’auteur de La Còrda roja porte un regard lucide sur la situation politique kurde, il note et retranscrit l’ambiance d’un lieu, les inégalités criantes, les injustices. Au-delà du voyage spatio-temporel, le poème rend ainsi compte d’une réelle expérience fraternelle. Les femmes et les hommes qui peuplent ce recueil lui donnent une dimension particulièrement touchante et charnelle. Une fois de plus, nous pensons à la poétique de Roland Pécout et à ces rencontres, ces visages, ces regards et ces paroles échangées qui font toute la richesse des deux volumes de Portulan. Si Pécout a choisi le « tutejar » [tutoiement] pour dire la fraternité et la découverte de l’altérité, Ward s’est tourné quant à lui vers la première personne du singulier et son « ieu » [je] lui a permis de prendre le point de vue, de l’intérieur, de son frère kurde. Le « ieu » de la narration de La Còrda est ainsi tout autant celui d’un kurde condamné à la pendaison par le régime turc que la voix profonde de tout son peuple. Le poète Ward mêle ses impressions de voyageur étranger aux accents de la révolte, il vit, vibre et souffre avec ses frères. Le « je » est donc plus complexe qu’il n’y paraît, une certaine polyphonie s’en dégage. Ainsi, à la page 15, nous remarquons l’emploi du vouvoiement :

Cantatz, Kurdas mas amors,
cantatz en davalant la còsta
cantatz lo riu que se’n va a la mar
cantatz çò viu que ven çò mòrt
cantatz dins l’èrm sens relambi
lo fil verd que serpeja (p. 15)

Chantez, Kurdes mes amours,
chantez en descendant la côte
chantez ma rivière à la mer
chantez le vivant qui devient le mort
chantez dans le désert sans arrêt
le fil vert qui serpente

Et, quelques vers plus loin, ce « vous » qui laisse la place au « tu », pour s’adresser à deux personnages : un certain Nejib, poète kurde, ainsi que Edib Altinakar, alors chef du barreau de Diayarbakir, fils de l’un des chefs de l’insurrection kurde de 1927 qui fut réprimée dans le sang. Des individus, des parcours humains s’imposent au poème ; la fraternité, l’amitié sont au cœur de l’inspiration. Ward évoque des amis côtoyés lors de son séjour, et à travers eux, une fois de plus, toute une histoire de résistance et de lutte fait surface :

Qué’n dises tu, Nejib ?
qué’n còntas, amic mieu, del nenin mòrt ?
tu qu’as tèrras, tu qu’ès poèta
tu qu’ès Kurd
cal que me cantes la cançon un còp de mai
atal per rire — la dels Segadors
o se vòls me diràs
ont son passats los Armenians ?

qué’ dises tu, Edib ?
qué’n còntas, amic mieu, de mala mòrt ?
la coneisses plan aquela
que ton paire l’esposèt
aquel jorn sus la plaça del castèl
que penjolava penjolava dins lo vent
sobrenc de la libertat (p. 15)

qu’en dis-tu, Nejib ?
que me racontes-tu, mon ami, du bébé mort ?
toi qui as des terres, toi qui es poète
toi qui es kurde
il faut que tu me chantes la chanson une fois de plus
comme cela pour rire – celle des Moissonneurs
ou si tu veux tu me diras
où sont passés les Arméniens ?

qu’en dis-tu, Edib ?
que me racontes-tu, mon ami, de la male mort ?
tu la connais bien celle-là
car ton père l’épousa
ce jour-là sur la place du château
où il pendait dans le vent
superflu de la liberté

Le poème n’a de cesse de tourner, de revenir, tel l’âne du moulin, à l’oppression. La souffrance des kurdes, incarnée par cette corde rouge des rebelles pendus, est aussi celle d’un nouveau-né que Ward évoque à de multiples reprises, un « bébé qui crève de faim », l’image même de la misère d’un peuple opprimé. Le pouvoir turc est quant à lui représenté par le personnage omniprésent de Vali Bey (le gouverneur de la ville) qui célèbre en grande pompe la puissance de l’état :

Ofram-li d’encés, Monsenh lo Governaire,
a l’icòn d’Atatürk
qu’es jorn de fèsta uèi

Vòstra fèsta siá prospèra, Vali Bey,
e la tanben dels drolletons
que fètz marchar dins l’estadi

recitatz la litania, Vali Bey,
despuèi la tribuna dels espòrts (p. 21)

Offrons-lui de l’encens, Monsieur le Gouverneur,
à l’icône d’Atatürk
car aujourd’hui est jour de fête

Que votre fête soit prospère, Vali Bey,
ainsi que celle des garçonnets
que vous faites marcher dans le stade

Récitez la litanie, Vali Bey,
depuis la tribune des sports.

Mais cet ennemi est pourtant aussi un frère. Un frère humain. Un frère que le texte confronte cependant à ses limites, dénonçant l’horreur de ses comportements ou de son inaction, de son absence de compassion :

Me parlas franc, fraire Turc
me parlas franc, fraire amic,
me parlas franc, fraire uman,
en me disent la tiá

pasmens, l’amic
lo nenin que crèba atalentat
lo nenin que crèba tot cortet
qué’n fas, l’amic ?
pas res, l’amic ! (p. 25 et 27)

tu me parles franchement, mon frère Turc,
tu me parles franchement, mon frère ami,
tu me parles franchement, mon frère humain,
en me disant tes affaires

pourtant, mon ami,
le bébé qui crève de faim
le bébé qui tout simplement crève
qu’en fais-tu, mon ami ?
rien, mon ami !

La voix narrative du poème, par sa grande variété, est un chant fraternel aux accents permanents de révolte. L’ironie cinglante jaillit derrière de nombreuses strophes et le texte de Ward est, très souvent, un véritable « sirventés ». Le voyageur Ward, de passage à Diyarbakir, ne se contente pas de décrire ce qu’il voit, il s’engage dans le lieu, dans l’histoire, dans la communauté qui l’accueille. Il devient l’autre, l’ami, il se laisse envahir par les voix d’une longue histoire de résistance et donne ainsi la parole, en occitan, à ses frères kurdes. Le choix d’une écriture en langue d’oc pose d’ailleurs question : Alan Ward, le voyageur d’origine irlandaise, trouve-t-il dans la langue occitane un outil poétique qui puisse, plus que tout autre, lui permettre d’exprimer cette fraternité profonde mais aussi toute l’indignation qui l’ont saisi en 1960, sur les rives du Tigre ?

Les éditions de La Còrda roja : l’originale, la réédition avec version anglaise aujourd’hui disponible sur internet, l’édition en kurde et en turc.

Les éditions de La Còrda roja : l’originale, la réédition avec version anglaise aujourd’hui disponible sur internet, l’édition en kurde et en turc.

Relire La Còrda roja

La Còrda roja occupe une place particulière dans l’ensemble de la collection Messatges. Entre récit poétique d’un voyage au Kurdistan, exploration historique des civilisation perdues du Moyen Orient et poésie politique dénonçant l’oppression de tout un peuple, ce long poème aux vers courts et libres a marqué son époque. Mais il est, à l’image de son auteur, demeuré assez mystérieux. Aujourd’hui encore avec les récents événements qui ont bouleversé la région, la guerre en Syrie, l’expérience d’autonomie de la région rebelle du Rojava et, en contrepoint, la politique répressive d’Erdogan en Turquie, le Kurdistan est au cœur d’une actualité brûlante et souvent tragique. Il faut donc relire La Còrda roja en ce vingt-et-unième siècle pour en mesurer la force et l’intemporalité. Alan Ward, par sa curiosité sans limite, par son érudition et son sens de l’image, par son respect pour ce peuple kurde qu’il côtoya en 1960, a su synthétiser en quelques centaines de vers toute la complexité et toute la richesse d’une culture millénaire malmenée par les empires. Nicolas Bouvier parlait d’un « usage du monde » à propos de l’écrit et du voyage, Alan Ward avec sa Còrda roja s’inscrit dans ce cheminement, au plus près du lieu et des hommes qui l’habitent. Si La Còrda roja est bel et bien un grand poème engagé pour la cause kurde, il est aussi un grand poème engagé pour une littérature d’oc tournée vers l’altérité, libérée du réduit régionaliste.

Quatrième de couverture du livre Lo Ramelet Mondan d’Alan Ward (edicions occitanas, 1963) où apparaissent les différents projets d’édition de Ward.

Quatrième de couverture du livre Lo Ramelet Mondan d’Alan Ward (edicions occitanas, 1963) où apparaissent les différents projets d’édition de Ward.

1 Nous remercions Philippe Gardy sans qui cet article n’aurait pu être possible, sa connaissance des publications de la période nous a permis de

2 Alan Ward, Poesias irlandesas, Oc, 215, genièr-març 1960.

3 Letras d’Òc, 2, abril – mai – junh de 1965, p. 4, 5, 6.

4 Nous remercions le fils d’Alan Ward qui a bien voulu répondre à nos questions à ce sujet. Les chansonniers de Ward sont conservés au CIRDOC : Petit

5 Nouvelle Chanson Occitane

6 Disponible à l’achat en ligne : https://www.amazon.fr/corda-roja-Alan-Ward/dp/197810023X

7 Nous renvoyons ici à l’article très complet d’Adnan Celik Et Ergin Opengin sur les rapports entre Ward et la langue et la culture kurdes qui suit

8 À ce propos nous renvoyons au travail de Marie-Jeanne Verny disponible en ligne : http://www.univ-montp3.fr/uoh/pecout/ 

1 Nous remercions Philippe Gardy sans qui cet article n’aurait pu être possible, sa connaissance des publications de la période nous a permis de mettre la main sur l’ensemble des productions connues d’Alan Ward. Nous remercions également Françoise Bancarel qui nous a donné accès aux documents archivés au CIRDOC.

2 Alan Ward, Poesias irlandesas, Oc, 215, genièr-març 1960.

3 Letras d’Òc, 2, abril – mai – junh de 1965, p. 4, 5, 6.

4 Nous remercions le fils d’Alan Ward qui a bien voulu répondre à nos questions à ce sujet. Les chansonniers de Ward sont conservés au CIRDOC : Petit cançonier d'Oc / recuèlh e adaptacion d'Alan Ward, Tolosa, Institut d'Estudis Occitans, 1963, 1 vol. (56 p.), Lo ramelet mondan : cançons nòvas / per Alan Ward, [Buòus de Leberon], Edicions occitanas, 1963 (16 p) et Cançons occitanas e catalanas / ed. per Alan Ward, [S.l.], ed. occitanas, 1963 (20 p)

5 Nouvelle Chanson Occitane

6 Disponible à l’achat en ligne : https://www.amazon.fr/corda-roja-Alan-Ward/dp/197810023X

7 Nous renvoyons ici à l’article très complet d’Adnan Celik Et Ergin Opengin sur les rapports entre Ward et la langue et la culture kurdes qui suit dans ce même numéro de Plumas : https://plumas.occitanica.eu/1003.

8 À ce propos nous renvoyons au travail de Marie-Jeanne Verny disponible en ligne : http://www.univ-montp3.fr/uoh/pecout/ 

Alan Ward en 1958, archives familiales

Fouilles d’un palais de l’époque du Mitanni, à Tell Brak, Syrie (https://fr.wikipedia.org/wiki/Tell_Brak)

Diyabakir et ses remparts

Les éditions de La Còrda roja : l’originale, la réédition avec version anglaise aujourd’hui disponible sur internet, l’édition en kurde et en turc.

Quatrième de couverture du livre Lo Ramelet Mondan d’Alan Ward (edicions occitanas, 1963) où apparaissent les différents projets d’édition de Ward.