Quand il s’agit de poésie occitane, en principe je ne lis pas les traductions françaises. Et je relis à peine les miennes, Il m’est donc difficile de parler en connaissance de cause de cette question de l’autotraduction. Et pourtant... il y a un auteur dont j’aborde les poèmes dans la version occitane initiale, certes, mais aussi, et souvent simultanément, dans l’« autotraduction » française. Et je ne suis pas le seul à procéder ainsi pour la lecture de la poésie de Bernard Manciet.
Est-ce dû à la spécificité de sa langue seulement, le fameux « gascon noir », ou aussi à autre chose, ayant à voir avec la racine de ce qui est exprimé et avec la façon dont cela est exprimé : quelque chose qui remettrait en question la notion même d’autotraduction ? Le fait que les lecteurs gascons, voire landais, pratiquent eux aussi, fréquemment, cette double lecture nourrit évidemment cette interrogation. Par ailleurs, les jugements, parfois très négatifs, qui ont été portés sur les autotraductions de Manciet invitent à approfondir la question – et, en fait, paradoxalement, l’éclairent.
C’est Jacques Roubaud qui, à ma connaissance, a été l’un des premiers à « ouvrir le feu ». À Bordeaux, lors du colloque de 1992 consacré à Manciet1, il a proposé, avec Florence Delay, une « retraduction » du début de l’élégie Per el Yio2, cette retraduction étant censée, à leurs yeux, être plus en accord avec les vers originaux gascons. En effet dans l’interview qui précède cet essai de nouvelle traduction « à deux mains », Jacques Roubaud met l’accent sur ce qu’il considère, avec Florence Delay, comme un « manque d’enthousiasme de Manciet pour la langue française ». Le grand poète landais aurait, selon lui, une « difficulté particulière » avec le français et la traduction le mettrait dans une situation de torture. Confronté à cette tâche, il en viendrait à n’être plus qu’une sorte d’« héautontimorouménos », ce bourreau de soi-même évoqué par Baudelaire dans un poème dont Roubaud va même jusqu'à citer deux strophes !
Dans la préface à L’Enterrement à Sabres3, Roubaud poussera plus loin encore la critique de l’autotraduction manciétienne, avec une inflexion très importante : le résultat défectueux, serait caractérisé par des « faiblesses », un appauvrissement du texte original, mais aussi, paradoxalement, par l’ajout d’une ornementation « poétique » conventionnelle « que l’original refuse absolument ». Cette version française déficiente – Jacques Roubaud parle même de traduction « tout simplement bâclée » – serait en fait délibérée, volontaire, et destinée à montrer que « la langue française ne mérite pas une grande traduction ». Il s’agirait donc là d’une sorte de retournement de la situation diglossique – aux limites de la perversité, dans la façon dont Roubaud présente les choses – au profit du gascon minoritaire, promu à la dignité de langue majeure, la version française faisant alors bien piètre figure.
Inutile de dire que ma propre lecture de la traduction française ne va pas dans ce sens, non seulement celle de L’Enterrement, mais aussi celle de poèmes aussi différents que ceux qui composent le premier recueil publié, Accidents4, jusqu’au « testament poétique » de l’auteur, le Brec / la Blanche Nef posthume5, en passant par Compressor / Compresseur6. Et la publication récente de la Tentation de saint Antoine7, somme poétique de 424 pages, composée dans les années 60, en « français manciétien », vient confirmer l’idée que l’écriture « française » de Manciet, loin de « manquer d’enthousiasme », a souvent au contraire une dimension jubilatoire et que sa force, sa puissance manifeste ressortissent à tout autre chose qu’à une langue pauvre, déficiente, que tenterait de compenser un « enjolivement » superfétatoire.
Certes, on peut facilement trouver des passages, notamment dans L’Enterrement, où la version française pourrait sembler ne pas rendre compte du texte original. Toutefois, les choses s’avèrent beaucoup moins simples et la publication récente d’une traduction de L’Enterrement en asturien, L’Entierru en Sabres, dans la version de Javier Martínez Concheso8, apporte un éclairage précieux sur la complexité de cette question. Certes, le texte gascon et le texte asturien sont en harmonie, la correspondance est parfois quasiment littérale. C’est le cas pour de nombreuses images, des onomatopées, des formulations relevant du registre familier, et jusqu’aux constructions syntaxiques souvent. Mais cette concordance, on le devine, n'est pas due qu’au traducteur, dont par ailleurs le mérite est grand.
Javier Martínez Concheso a délibérément choisi d’écarter, pour sa version, une autre langue qui est aussi la sienne et dont le statut sociologique équivaut à celui du français, à savoir l’espagnol. Il donne donc une traduction dans la langue – « minorisée » elle aussi – de sa région natale, les Asturies, langue qui est pratiquée dans un cadre très semblable à celui du gascon. Dans ces conditions, le passage entre les deux langues est d’un autre ordre que celui que suppose une traduction en français (ou en espagnol). Tout le contexte d’ancrage des langues est donc essentiel pour comprendre ce qui se joue. En fait, si, à l’aune du gascon et de l’asturien, il peut y avoir, dans le passage au français, de la « perte », de la déperdition sur plusieurs points, à ce jeu, néanmoins, on pourrait tout aussi bien trouver de nombreux exemples où, au contraire, c’est la version française qui « marque des points » en termes de vigueur et de portée, bien au-delà de l’original. Manciet n’hésite pas en effet à faire preuve d’une singulière créativité à l’intérieur même du français – ou de ce qui en tient lieu, ou plutôt de ce qu’il en fait : on y reviendra.
Ce sont, par exemple, dans l’Enterrement, des formulations particulièrement expressives qui prennent la forme d’images singulières dont l’auteur a le secret :
e los joens (tinèus) com sauts de peishs
et nos jeunes tribus en déclics de poissons
lo vin que hèi graumada
le vin écume d’à-coups
On trouve aussi des détournements de la syntaxe académique du français, avec, notamment, une utilisation originale de verbes intransitifs dans une construction transitive :
e que la carrinca a la lutz...
et il grince la lumière
adara que lo dròmi per flòtas desalucadas
je le sommeille par flottes tous feux éteints
que hèi virolejar las carns
et il tournoie les chairs
Et il y a aussi ces participes passés néologiques qui créent un effet de concision percutante :
flashes de aut en bas
enflashé tout mon corps
l’arcange chisclèiras de mòras
l’archange engiclé de mûres
Et que dire, donc, de la mise en œuvre des deux langues dans Compressor / Compresseur, poème dont Manciet dit qu’il l’a composé en écoutant le groupe punk des Sex Pistols, et où toute la « mécanique » poétique bilingue qui anime le recueil a le degré de percussion du titre. Quelques exemples suffiront sans doute à mettre en évidence l’éclat explosif que revêtent en écho – bien qu’ici les deux versions ne soient pas disposées en regard – les mots gascons et français :
arrauc arranquis ta migronhèira d’esmarragar grulhoat
rauque tu grommelles ton rut grenu
las patèrnas que tiran la lenga dus pams
le cul tire grande langue.
Sans oublier, irrésistible, dans ce même poème, le recours au registre ludique et ironique dont joue allègrement Manciet, d’une langue à l’autre, bien loin de toute torture « héautontimorouménique », avec un exemple significatif s’il en est :
de Pau avant
ça vient du tiède
(on connait la « distance » que cultivait le Landais Manciet à l’égard du Béarn et des Béarnais voisins !).
Le grand poème épique Lo Brèc /La Blanche Nef, composé très peu de temps avant la mort du poète, confirmera lui aussi et illustrera magnifiquement cette originalité et cette créativité manciétiennes dans l’usage des deux langues en écho.
Que ce soit du côté du déploiement verbal chez un Manciet en verve :
la baia qu’espurna
toute la baie en pétille et craque
au mareiatge auratge de flors
orage de pétales sur les marées de vive-eau.
Ou que ce soit, à l’inverse, du côté de l’extrême concision (qu’il a si bien cultivée, notamment dans les distiques de Prova / Poussière9).
Diu que passè per dess – s ús
Dieu a débordé
Peut-on alors encore parler d’« autotraduction » pure et simple chez Manciet, même dans les recueils qui, formellement, en comportent une ? Il importe, nous semble-t-il, pour mieux situer les enjeux majeurs concernant l’usage des deux langues dans la poésie manciétienne, d’aller du côté de l’origine, de la source même de cette poésie chez le Trensacquais. Et c’est une œuvre monumentale, « abandonnée », jusqu’ici inédite, écrite pour la majeure partie en français – mais dans un français aussi expérimental que l’œuvre elle-même – qui nous apportera un premier éclairage là-dessus. Cette Tentation de saint Antoine – la chemise dans laquelle se trouvait le manuscrit porte le titre gascon : la Tentacion deu gran St Antòni –, si elle nous intéresse ici, en effet, ce n’est pas parce qu’elle serait, comme on a pu le dire, une propédeutique à L’Enterrement, mais surtout parce qu’elle est une interrogation radicale sur soi, sur l’écriture de soi, sur la langue même de cette écriture, sur ce qui peut naître sous la plume dans cette perspective, et sur la façon dont cela peut prendre forme quand on est, comme saint Antoine, « délaissé au carrefour de Luglon et de Sabres », « immobile au milieu de soi-même », en pleine Lande. Chez Manciet, ce carrefour de la vie, ce « mezzo del cammin », ce fut la mort du père, et l’« épitaphe », qui ne pouvait être qu’en gascon, est une invocation à Dieu :
mon Diu,
sonhatz mon pair dens lo vòste cèu
jo qu’aví tan besonh d’eth e n’èi pas mès sonque Vos.
Alors tout se déchaîne : « j’ai le starter aux couilles », écrit Manciet (ici, pour l’affaiblissement linguistique, Roubaud est servi !). C’est une somme et une cime de fulgurations où tout passe et se passe, dans un périple au long cours, mené tambour battant, à travers des centaines de pages : des hauts jardins de Ludwigshafen à la foire de Bouricos, jusqu’à ce Gloria qui tourne au feu d’artifice (« Gloire à Dieu au maximum des cieux »), en passant par les scènes d’exode épique du début de la guerre, sans oublier la « victoire gasconne », à Muret – contre le catharisme ! – ou la cuisine du cochon à laquelle s’adonne saint Antoine cœur de Lande, et aussi, et enfin, comme toujours chez Manciet, la mélancolie profonde de la pluie, avec « la Baïse pleine de feuilles » et le chant de toutes les défaites. Splendeur et déréliction donc.
Cette splendeur et cette déréliction qui sont également, et indissociablement, au centre même de la perception de la langue et de sa mise en œuvre :
À quoi bon continuer cette longue entreprise
Les hommes ne s’intéressent plus à Dieu et la langue d’oc est vaine....
Et, par contraste, et à la suite, il est vrai, de toute une page de vers constitués uniquement d’onomatopées (« trm-tr-trm-tatroc, etc. » sur 16 lignes), une proclamation péremptoire :
Voilà le plus beau de mes poèmes gascons....
Avec ce commentaire : « langue d’oc, te voilà immortelle, je te le disais bien Tm Trm T ».
Une langue que l’auteur considère par ailleurs comme « impossible », tout en se servant magnifiquement d’elle pour la vouer aux gémonies :
Vieille carne, espèce de marmautche.
Alors, par contagion pourrait-on dire, le poème lui-même n’est plus qu’une « Vieille carne » de poème.
On l’aura compris, la distance, l’ironie, l’autodérision caractérisent aussi cet extraordinaire exercice de prise de conscience radicale de soi, qui, inévitablement, passe par la langue. Et la langue, ici, ce sont les deux langues, en raison même de la situation qui est celle de l’auteur par rapport à elles. Dans ces conditions, pour comprendre en profondeur ce qui préside à la démarche du poète, il faut, nous semble-t-il, continuer sur le chemin ouvert par les interrogations de la Tentation et reprendre les choses à la base, à la racine de l’expression poétique, du côté de l’ancrage même de la poésie chez Manciet.
Manciet, en effet, parle et écrit le français depuis la Lande et depuis ce qui l’a construit, lui, Landais, à partir de l’enfance : ce qu’il a appris scolairement certes, mais aussi tout ce qu’il a lu, en lien avec ce qu’il a vécu. Ainsi, à cette connaissance, entre autres, de la grande poésie française, que lui reconnaît Roubaud, il faudrait ajouter celle des auteurs grecs et latins, et celle de la littérature allemande (Manciet a traduit Hölderlin en gascon). Tout cela dans le cadre plus général d’une immense culture « vivante » qui, sans manifestation d’érudition aucune, imprègne tous ses écrits.
Mais c’est toujours à partir de l’univers landais qu’écrit Manciet, en français comme en occitan. Et dans cet univers, il n’y a pas opposition des deux langues, bien plutôt un jeu avec et dans les langues, où cette opposition est continuellement transcendée. Significativement, l’éditeur, dans la page de titre de la dernière grande œuvre poétique, ne fera pas mention d’une traduction quelconque, ce sera simplement Lo Brèc / la Blanche Nef, poèma. On aurait peut-être dû procéder ainsi pour toutes les œuvres poétiques publiées depuis le début. Dans l’univers du poète en effet, bien avant la langue, c’est la Lande qui est là, la Lande qui est tout. La Lande est dans la langue, dans les deux langues, et dans tous les lieux du monde : celle des Länder allemands en cendres du premier recueil, Accidents, jusqu’à la lande des sables irakiens sous les bombes dans Pour l’Enfant de Bassora10.
Dans ce contexte où la Lande est tout et où tout est Lande, la recherche de ce qui se joue et se noue dans l’écriture manciétienne suppose que l’on aille beaucoup plus loin – tant dans les langues qu’au-delà de ces langues. À moins que ce ne soit en-deçà des langues, dans quelque chose qui serait alors de l’ordre de l’origine. Que l’on aille – et je vais me risquer à employer le mot – du côté du « secret » qui est le fondement de tout. C’est d’ailleurs Manciet lui-même qui nous met sur la piste dans le court exergue, en gascon et en français, du Triangle des Landes11. Cette œuvre a été écrite « pour tous les errants de ces Landes et de celles de l’au-delà », et l’auteur n’aura pas, nous dit-il, révélé leurs domaines cachés. Il n’aura rien dit non plus de la diaspora landaise répandue dans le monde entier, qui est « plus Landes que les Landes », et qui, pense-t-il, lui sera certainement reconnaissante de « l’avoir tue ».
Dans ce contexte, il faut accorder une importance particulière à ces lignes bouleversantes, au cœur du texte, qui précisent les choses et qui, à mes yeux, sont une clé, non seulement du Triangle des Landes mais de toute l’œuvre :
J’ai tenu à laisser, sans les trahir, les fils et les filles de nos anciens lignages, qui se souviennent des exploits d’autrefois sans jamais en rien dire, à leur couleur de sable et de marais, au petit peuple où ils se sont confondus et effacés.
Le texte gascon originel – dans tous les sens du terme – dit la même chose, mais il dit aussi autre chose, lisons :
Aus hilhs, a las hilhas de las vielhas tracas, dont se bromban, shens de totun parlar, deus esplèits de d’auts còps, que los i sauvèi tant com podoi, lo son secret, mesclats atau com son au sable, au brau, au praube mond’ de nòste.
« Lo son secret » : toute l’œuvre, gascon et français confondus, naît de là, et y retourne.
Au cœur de l’écriture manciétienne, celle de ce secret gardé – « salvat » – dans les deux langues, il y a en effet cet effacement dans le sable, les marécages de la Lande, et cette fusion avec le « praube mond’ d’a nòste » qui en est l’horizon.
C’est l’horizon de l’Eau mate12, la prose posthume de l’auteur, où « l’eau éteinte » du récit est à la fois le lieu d’une fermeture et celui d’une épiphanie. Une épiphanie dans, ou plutôt de, la langue manciétienne, au seuil de l’ultime passage. Une langue qui transcende les langues, La langue Manciet.
