« Le diable porte pierre ». Les écrits de et sur Dachau de Pierre-Louis Berthaud

Yan lespoux

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Yan lespoux, « « Le diable porte pierre ». Les écrits de et sur Dachau de Pierre-Louis Berthaud », Plumas [Online], 2 | 2022, Online since , connection on 02 December 2022. URL : https://plumas.occitanica.eu/625

Drôle de personnage que ce Pierre-Louis Berthaud, qui a au cours de sa vie balayé le spectre politique français de l’extrême-gauche à la droite nationaliste. Communiste zimmerwaldien, puis socialiste avant de se rapprocher de Maurras, qu’il admire, et de l’Action française, ce journaliste engagé par ailleurs dans la revendication occitane finit par se trouver propulsé en 1940 à Vichy. Là, il occupe tour à tour un poste au ministère des Affaires étrangères pour lequel il est chargé d’établir la revue quotidienne de la presse étrangère, puis au ministère de l’Information où il est rédacteur. Dans le même temps, il fait office de correspondant à Vichy pour au moins deux titres de presse : La Tribune de Lausanne et Le Courrier du Centre, basé à Limoges. Mais il est aussi, au moins dès 1942, membre du réseau de renseignement Mithridate, rattaché à l’Intelligence Service britannique puis, à partir de 1943, à la France Libre. C’est cette activité qui lui vaut, après la chute d’une partie du réseau située à Bordeaux, d’être arrêté par la Gestapo de Vichy le 21 janvier 1944 et transféré pour interrogatoire à la prison de Moulins. On imagine que ce bibliophile passionné de littérature occitane aura à un moment ou un autre eu une pensée pour Louis Bellaud de la Bellaudière, emprisonné dans la même ville près de quatre siècles auparavant. Transféré à Compiègne le 25 février, Berthaud fait partie du convoi du 18 juin 1944 à destination de Dachau où il arrive deux jours plus tard. Le camp de concentration est libéré par les troupes américaines le 29 avril 1945. Berthaud le quitte le 9 mai et il est de retour en France à la fin du même mois.

Durant cette période, Pierre-Louis Berthaud écrit un certain nombre de courriers dont une partie a été conservée. Parmi ceux-là, quatorze billets à l’écriture serrée sont envoyés de Compiègne, sans doute clandestinement. Trois courriers rédigés en allemand et visés par l’administration du camp partent de Dachau avant sa libération. Cinq sont envoyés après celle-ci, depuis le camp et durant le voyage de retour vers la France. Ils sont tous adressés à sa compagne, Madeleine Castelain, à l’exception d’un, envoyé à Alice Berthaud, sa mère, le 8 mai 1945.

Les courriers de Compiègne et de Dachau avant le 29 avril 1945 n’ont que peu d’intérêt pour le sujet qui nous intéresse. On y trouve certes des indications sur le quotidien de Berthaud, le fonctionnement du camp de Compiègne, mais il s’agit avant tout de demander des colis, ou de donner des nouvelles de compagnons de détention. Les lettres envoyées à partir de la libération du camp, un carnet rédigé durant cette période dont la copie nous a été fournie par Guilhem Lesaffre, fils de Jean Lesaffre, ami intime de Berthaud, ainsi que des articles de presse parus en 1945 sont les documents dont nous allons parler ici. Il ne s’agit pas de littérature au sens strict du terme – encore que l’on puisse penser qu’il y a chez Berthaud, dans sa manière de raconter les événements et le quotidien du camp un minimum de souci esthétique – mais il nous a semblé intéressant d’aborder ces écrits dans le sens où ils constituent les premiers jets d’un témoignage envisagé dès le départ comme étant destiné à être diffusé.

Carnet de prisonnier de Pierre-Louis Berthaud

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Archives personnelles, Guilhem Lesaffre

Montrer Dachau

Très vite, Pierre-Louis Berthaud met en avant son désir de témoigner de la réalité de la déportation, des conditions de vie comme des circonstances dans lesquelles certains de ses camarades ont trouvé la mort. La première démarche en ce sens, il l’effectue auprès de l’armée américaine. Il s’agit alors de montrer aux troupes de libération la réalité du système concentrationnaire. Berthaud peut le faire car il occupe une place particulière au sein du camp qu’il doit à la fois à son parcours politique et à une chance qui semble ne l’avoir jamais quitté depuis son départ de Compiègne.

En effet, parti dans le convoi du 18 juin 1944 qui a mis deux jours à rejoindre Dachau, il a échappé au départ suivant, celui du 2 juillet, arrivé à Dachau trois jours plus tard et dans lequel 519 des 2152 déportés ont trouvé la mort. Par ailleurs, à Dachau depuis seulement deux jours, Berthaud croise Paul Ravoux avec lequel il a travaillé au ministère de l’Information à Vichy. Ravoux est un personnage étonnant et ambigu. Germaniste, correspondant dans les années 1930 de l’agence Havas à Berlin d’où il est expulsé en 1937, soupçonné d’espionnage, il est installé sous l’Occupation près de Vichy et arrêté en 1943 pour avoir traduit en français des auteurs allemands interdits. À Dachau, Ravoux est un prisonnier privilégié, qui a en particulier le droit de porter ses cheveux. La rumeur veut qu’il doive ces privilèges au fait de connaître personnellement Himmler depuis son passage à Berlin pour Havas1.

C’est grâce à Ravoux mais aussi à son passé socialiste que Berthaud entre immédiatement à l’infirmerie de Dachau. En effet, il a traduit dans les années 1930 avec Alexandre-Marie Desrousseaux, dit Bracke, grande figure de la SFIO et plusieurs fois député, La situation des classes laborieuses en Angleterre, de Friedrich Engels :

Immédiatement, Ravoux se préoccupait de me faire rentrer à l’infirmerie, sous un prétexte quelconque. Le fait que j’ai traduit jadis avec Bracke les œuvres de Frédéric Engels l’aidait à m’assurer la protection de l’organisation clandestine social-démocrate du camp, laquelle était en possession des leviers de commande de l’infirmerie (tout ceci n’est pas très clair pour vous, peut-être, mais je vous expliquerai plus tard !). À l’infirmerie, je suis resté environ un mois et demi ; docteur socialiste hollandais, infirmiers socialistes autrichien et belge, et Ravoux dans la même salle ; un lit avec draps et couverture, nourriture convenable, parfois lactée. Il s’agissait avant tout de me tirer des transports de camarades, envoyés aux travaux forcés dans des sous-camps de Dachau ou dans d’autres camps – pires ! Car de l’aveu de tous les camarades ayant « fait » d’autres camps, Dachau est un paradis ! À l’infirmerie, quand on ne put plus décemment me garder dans une salle, on m’envoya dans une autre. Mais, enfin, il fallut bien partir. Je fus pris dans le block du chef de la fraction social-démocrate du camp, un officier autrichien qui avait connu Bracke à Vienne au cours d’un congrès socialiste. De nouveau, occupé au secrétariat de son block ; de nouveau, situation privilégiée : un lit pour moi, etc…2

Jusqu’à la libération du camp, Pierre-Louis Berthaud va ainsi conserver une situation privilégiée à l’infirmerie, dont il devient le secrétaire en chef, tout en participant au Comité français de Dachau, structure clandestine de solidarité entre Français. C’est là qu’il se trouve encore, chargé plus spécifiquement du block des typhiques, lorsque les troupes américaines entrent à Dachau. Accompagnées de journalistes, elles entendent comprendre ce qui s’est passé là, et Berthaud, avec Ravoux, entend bien pour sa part le leur montrer. Ses compétences linguistiques (il parle couramment l’anglais, l’espagnol et l’allemand), son poste à l’infirmerie où il dispose des registres et son métier de journaliste font de Berthaud le guide idéal. Et surtout, donc, il désire que le monde sache les crimes qui ont été perpétrés ainsi qu’il l’explique à Madeleine Castelain lorsqu’il lui dit comment il guide ces « visiteurs » avec Ravoux :

Nous passons une partie de notre temps, lui et moi, à guider les journalistes qui nous visitent comme des bêtes curieuses. Nous montrons tout : le crématoire où les Allemands ont laissé des centaines et des centaines de cadavres sans avoir le temps de les ensevelir ou de les brûler (les derniers temps, ils n’avaient plus de charbon et on jetait à la fosse commune – 2.000 corps par fosse !), les fours où l’on voit encore les ossements des derniers corps brûlés, la chambre à gaz, où l’on tuait par fournées de cinquante ou de cent, un petit endroit bien propre et bien avenant, dont la porte portait l’inscription « Bains-douches » (à propos d’inscriptions, savourez celle-ci, dans la salle des fours du crématoire : « Ici, la propreté est un devoir. Il est donc nécessaire de se laver les mains. Ne pas oublier »), les blocks du camp où les gens dorment à quatre ou cinq par paillasse et où on retire, au matin, les morts de dessous les vivants, les cadavres qui s’accumulent par centaines dans l’ancienne morgue, parce que les équipes de fossoyeurs ne veulent plus travailler qu’au ralenti, les blocks d’infirmerie où deux dysentériques couchent dans le même lit et baignent dans leur commune ordure, ceux où sont les femmes et leurs petits enfants de trois ou quatre mois (des juives raflées en Hongrie en août et septembre derniers), ceux où les mourants sont couchés à trois par paillasse, par terre (il s’agit de malheureux qui nous ont été envoyés d’autres camps et sont arrivés exténués, après trois ou quatre semaines de voyage, partiellement à pied, au cours duquel ils ont reçus deux ou trois fois à manger ; c’est une vision d’enfer), les blocks de tuberculeux où 110 hommes couchent dans des lits bas à trois étages sur un espace de 50 m², les blocks de typhiques où les fiévreux agonisent en délirant et répandant sur leurs lits, dont on ne peut plus changer le linge, leurs ordures et leurs aliments. Nous montrons tout de cet enfer, les gens qui pourrissent vivants, couverts de plaies purulentes et d’abcès qui les rongent jusqu’aux os. Ne croyez pas que j’exagère. Nous faisons prendre des photos de tout cela. Même des films. Mais je doute que l’on puisse publier ces photos et projeter ces films. C’est trop horrible. Il faut pourtant que l’on sache en France et dans le monde, ce qu’était Dachau – pourtant devenu l’un des moins mauvais camps de concentration d’Allemagne, après en avoir été le prototype3.

L’urgence du témoignage

Il ne s’agit cependant pas seulement de montrer l’étendue des crimes nazis aux libérateurs et à la presse internationale. Pierre-Louis Berthaud veut aussi témoigner personnellement. Sans doute y a-t-il dans cette volonté une double raison.

Témoin du fonctionnement du système concentrationnaire nazi, Pierre-Louis Berthaud, de par sa profession de journaliste, entend aussi informer. Il s’arroge donc un rôle social. Les témoignages qu’il rapporte ont pour fonction d’éviter que ce que lui et ses compagnons ont vécu puisse se reproduire dans son pays : « […] on doit tant parler des camps de concentration, que les gens en sont probablement saturés. Et pourtant, il faut dire et redire quelle horreur ils ont été, et ne fut-ce que pour éviter à notre pays la honte d’en ouvrir à son tour4. » écrit-il à Madeleine Castelain. Mais il a aussi certainement besoin de témoigner pour mieux se défaire de l’horreur vécue et peut-être aussi d’un certain sentiment de culpabilité du survivant qu’il exprimera clairement l’année suivante dans un article en hommage aux camarades disparus :

À ceux qui sont revenus, ce premier anniversaire rappelle d’abord que neuf sur dix de leurs camarades sont restés là-bas, morts dans une misère, un dénuement une détresse sans fond que rien ne peut peindre – et cependant morts en grands riches, parce qu’ils avaient déjà tout donné d’eux-mêmes, disposé d’eux-mêmes, et morts, très simplement, morts en hommes, silencieux, sans un cri, les dents serrées. Les rescapés pensent en ce jour, peut-être avec un secret sentiment de honte, qu’il a fallu la mort de neuf de ces hommes pour payer le retour de chacun de nous dans sa famille, dans sa maison, dans son pays, dans la vie5.

Mais il l’exprime aussi dans le carnet qu’il envoie à Madeleine Castelain en décrivant sans ambages les turpitudes dans lesquelles les déportés se sont trouvés plongés pour survivre :

Le plus affreux du camp de concentration, c’est qu’il dégrade l’homme. Cette chasse au pain, à n’importe quelle raclure de rabiot, elle fut aussi une course à la bassesse. À ceux qui, dans cette ruée, seront demeurés des hommes ; […] à ceux qui n’auront pas succombé à la tentation, qui n’auront pas déchu, il aura fallu une extraordinaire, une surhumaine force de caractère. Nous nous serons débattus pendant des mois – comme on lutte, en montagne, au bord d’un précipice, en se raccrochant aux racines, aux cailloux qui roulent, aux brins d’herbe qui cassent – nous nous serons débattus sur les frontières du vol, de l’indélicatesse, du mensonge, de la flagornerie vis-à-vis des opulents […], de la jalousie ; […]. Nous avons surveillé l’agonie des mourants pour être les premiers à saisir le pain qu’ils laissaient sous leur traversin trempé de leurs dernières sueurs ; nous avons manœuvré pour nous placer à côté des malades qui ne mangeaient pas, nous leur avons rendu les plus sales services, non par humilité, non par humanité, mais pour gagner leurs bonnes grâces et hériter de ce qu’ils ne pouvaient pas avaler, au fond de leurs gamelles ; nous avons flatté des idiots, tenu conversation avec d’outrageants imbéciles, approuvé de nos rires des stupides ou méchantes plaisanteries de plantureux crétins, tout simplement parce qu’ils se trouvaient détenteurs de quelque rogaton que nous convoitions, nous avons mendié, nous avons pratiqué l’emprunt sans la moindre intention de restituer, nous nous sommes approprié tout objet trouvé6.

Le carnet dans lequel Berthaud écrit ces mots, il le joint à sa lettre à Castelain du 30 avril 1944 avec un objectif qui est d’essayer de le faire publier. Il y a donc là cette nette volonté de témoigner mais aussi, plus prosaïquement, de rejoindre le monde des vivants et de revenir à la vie en retrouvant aussi vite que possible son activité de journaliste ; ce qu’il dit sans détour : « Je serais heureux si mon nom pouvait reparaître dans la presse dès avant mon retour. » Et pas n’importe quelle presse d’ailleurs : « vous les ferez parvenir à Bracke, s’il vit encore (rue Paul-Appell, 10, XIVème, il a le téléphone) ou à quelque journal parisien, de tendance socialiste, s’il existe un hebdomadaire de gauche, ou à quelque journal poitevin. » Poitiers, parce que Berthaud, au début des années 1930, a été rédacteur en chef de L’Avenir de la Vienne et qu’il a retrouvé en détention à Compiègne, puis Dachau, des connaissances de cette époque. La presse de tendance socialiste, sans doute parce que sa déportation lui a montré tout ce qu’il devait à cette tendance. Mais aussi parce que, tout simplement, il a conscience que le bord politique qu’il a fréquenté à la veille de la guerre, lorsqu’il écrivait pour une revue comme La Revue hebdomadaire, liée par son fondateur au parti fasciste italien, et admirait Maurras, n’est plus en odeur de sainteté. Il sait par ailleurs tout ce qu’il pourrait lui-même reprocher à cette droite nationaliste, ainsi qu’il l’écrit dans son carnet :

« Nous aussi, nous avons été malades ; nous aussi nous avons eu froid et faim » répondaient les Polonais quand les Français se plaignaient devant eux ou roulaient des yeux d’envie devant le pain ou les autres victuailles dont ils avaient en abondance… Humain, trop humain !

Ce même refrain des souffrances subies, nous l’avons entendu d’autres bouches : les Allemands, ou plutôt les Autrichiens qui avaient été combattre en Espagne, avaient connu chez nous l’horreur des camps : Argelès, Vernet, Gurs, St Sulpice, autant de noms affreusement célèbres parmi eux et parmi leurs compatriotes. Que de fois les avons-nous entendus, ces noms, lorsque nous nous plaignions ! Les soi-disant patriotes français, les Maurras, les Bailby, les gens du Jour, de l’Action Française et de Gringoire, lorsqu’ils menaient contre les républicains espagnols réfugiés chez nous l’atroce campagne que l’on sait – cette espèce de curée dont tout fils de bonne mère avait honte – préparaient de la France un beau salaire, on peut le dire ! Un salaire que nous avons payé cher.

« On n’aime pas les Français ! On nous déteste ! On hait la France ! » répétaient beaucoup d’entre nous avec un étonnement douloureux !

Révolte sincère ou déterminée pour partie par le contexte politique français d’une part, mais aussi interne à Dachau où des comptes se règlent et où Ravoux et peut-être donc Berthaud lui-même pour en être très proche pourraient être visés ? On ne saurait le dire. Mais c’est un fait que Berthaud se méfie de ses compatriotes et de leur tendance à vouloir se placer aussi vite que possible du bon côté du manche :

Car nous en sommes aussi au temps des lâchetés et des mesquineries. Un ancien nazi, envoyé ici par les nazis, et qui y est resté des années, y est devenu chef du bureau du travail où il a pu sauver, en leur donnant des bons commandos, de ces commandos où on ne mourait pas fatalement, à des centaines et des centaines de camarades de toutes nationalités. Sur une dénonciation, il a été arrêté par les Américains, il sera probablement fusillé, parce que les Américains exaspérés par les cruautés qu’ils découvrent fusillent tout ce qui de près ou de loin a été nazi. Pas un des camarades que ce nazi repenti a sauvés ne s’est levé pour essayer d’adoucir son sort. Un Français, à qui Ravoux rappelait que cet ex-nazi lui avait valu de ne pas partir en transport mais au contraire de rester ici où il est devenu gros et gras, a répondu : « il faut d’abord songer aux comptes qu’on nous demandera, en France, sur notre attitude ici et ne pas prendre de responsabilités qui pourraient être mal interprétées ».7

C’est autant par hâte de rentrer que par crainte de rester que, malgré la quarantaine imposée à cause de l’épidémie de typhus, Pierre-Louis Berthaud quitte clandestinement Dachau avec Ravoux le 14 mai s’engageant dans un périple de quelques jours à travers l’Allemagne occupée à la recherche de divisions françaises susceptibles de les rapatrier.

Veiller sur les morts

Que Madeleine Castelain ait pris contact avec des journaux pour lui ou qu’il le fasse lui-même à son retour, Pierre-Louis Berthaud commence à publier des articles dès le mois de mai 1945. Le dossier « Dachau » qui se trouve dans les archives de Jean Lesaffre comporte, en plus des pages sur le camp jointes à sa lettre du 30 avril 1945 à Madeleine Castelain, plusieurs écrits dont une partie est reprise dans ses articles « Souvenirs de Dachau », « Souvenirs de la maison des mourants », « Les effectifs français à Dachau » ou encore « Afin que le Diable porte pierre… ». Ces articles sont difficilement datables de manière précise mais ils ont été manifestement écrits dès 1945 pour la plupart et peut-être même, pour « Souvenirs de Dachau », dès le mois de mai si l’on en croit l’entête du Fürstenfeldbruder Zeitung, le journal dans les locaux duquel il est hébergé avec Ravoux après leur fuite de Dachau, qui orne les feuillets.

On remarque par ailleurs que dès ses premiers articles parus dans divers journaux, Berthaud, qui en signe certains par son numéro de matricule, comme si le journaliste s’effaçait derrière le témoin et le camarade, entreprend d’éclairer sur les circonstances de la mort de certains de ses codétenus. Ainsi écrit-il par exemple pour le Libre Poitou un article sur la mort en captivité d’Henri Pétonnet, conseiller général socialiste de Poitiers (« Comment Henri Pétonnet est mort », 29-30 mai 1945).

L’investissement de Berthaud dans la révélation de ce qu’a été Dachau tout comme dans l’aide aux familles des victimes qui désirent savoir ce que sont devenus leurs proches, dont témoignent ses articles sur la mort de tel ou tel de ses codétenus, se poursuit naturellement dans un cadre associatif. Là, au sein de l’Amicale des anciens de Dachau, fondée en juillet 1945 et qui peut être vue, ainsi que le note Olivier Lalieu, comme « la transition avec la structure clandestine que fut le Comité français de Dachau »8, Pierre-Louis Berthaud continue à œuvrer pour la mémoire de ses camarades sans avoir à conserver cette double position inconfortable de témoin et de journaliste ; deux situations qu’il sépare dès après 1946 où, semble-t-il, il cesse d’écrire sur Dachau dans la presse. Il devient d’ailleurs l’année suivante syndic de la presse parlementaire. Il réserve dès lors à l’Amicale son travail d’entretien de la mémoire de ses camarades et d’enquête sur ce qui a pu advenir d’eux ainsi qu’il l’écrit en 1947 à Edmond Michelet, président de l’Amicale des anciens de Dachau :

Je considère comme essentiel de fournir aux familles de nos camarades disparus tous les renseignements de tous ordres sur la vie et la mort des êtres chers. Il me semble que c’est là un des buts de notre Amicale et de notre Bulletin. Je crois que, si j’étais mort là-bas, ma mère et ma femme ne se lasseraient pas de savoir le moindre détail sur ce qu’y aurait été mon existence et mon trépas.

C’est pourquoi je me suis attaché autant que possible à ce travail de recherches, de nouvelles, d’identification, de restitution de souvenirs matériels (vous verrez dans le prochain Bulletin les résultats obtenus dans ce domaine, et d’autres suivront).

Tout le reste, la vengeance, la « justice », l’épuration, … et même les revendications, passe, à mes yeux, au second plan – parce qu’elles relèvent trop souvent de sentiments qui n’ont rien à voir avec ceux qu’auraient dû nous enseigner nos aventures. Je pense que ce point de vue, même venant d’un incroyant, cadre peut-être avec le vôtre. Nous ne saurions être juge et partie, mais seulement témoin9.

Témoin et gardien de ces témoignages face à ceux qui voudraient les remettre en question, Pierre-Louis Berthaud va se montrer particulièrement attentif à la montée du négationnisme. C’est cette nécessaire vigilance qui le pousse à s’intéresser de près au sort du Service international de recherches (SIR) d’Arolsen, qui réunit les archives de la déportation depuis 1945. Sa gestion s’avérant coûteuse et compliquée, les puissances occidentales entendent en laisser, après les accords de Bonn du 26 mai 1952 qui rendent sa pleine souveraineté à la République fédérale allemande, la gestion à la RFA. Redoutant que ce soit là l’occasion pour les Allemands de dissimuler ou de minimiser les crimes nazis, les associations de déportés demandent à ce que ce service demeure sous tutelle internationale et Berthaud n’est pas le moins actif à ce sujet. Lorsqu’il est finalement décidé que la gestion du SIR reviendra à la Croix-Rouge en relation avec une commission internationale de neuf membres constituée en 1955, Pierre-Louis Berthaud en devient le représentant français, charge qu’il assurera jusqu’à sa mort en août 1956.

Personnage peu connu, Pierre-Louis Berthaud a pour l’essentiel laissé des traces au sein de l’occitanisme pour lequel il a beaucoup œuvré comme en témoignent les centaines de lettres que l’on peut trouver dans divers fonds de ses correspondants occitanistes et félibres. Pourtant, les détails de sa déportation y sont peu connus et les allusions qui y sont faites dans ces lettres-là demeurent superficielles – essentiellement, entre 1955 et 1956, pour évoquer ses voyages réguliers à Bonn ou Arolsen. Désigné en 1952 pour siéger à l’Assemblée de l’Union française dans les rangs gaullistes, il va y œuvrer dès le début contre la Communauté européenne de défense afin que l’Allemagne ne puisse se réarmer et, comme délégué de la France à l’UNESCO, il signe en mars 1954 un protocole additionnel à la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales. Deux actions que l’on ne peut éviter de lier en partie à son histoire de déporté. Pourtant, après sa mort en août 1956, un certain nombre de ceux qui l’ont connu après-guerre semblent vraiment découvrir ce pan de sa vie. Homme volubile mais pudique, Pierre-Louis Berthaud avait en quelque sorte cloisonné les différentes parties de sa vie et ne laissait filtrer de l’une à l’autre que le strict nécessaire ou ce que la confiance particulière envers un interlocuteur pouvait l’inciter à révéler. Ce n’est pas rien pourtant que l’action qu’il a mené pour la mémoire de ses camarades déportés et que ses écrits, lorsqu’on a la curiosité de les extraire des archives laissent à voir aujourd’hui. C’est ce que résumait en une phrase La Voix de la Résistance après sa mort : « Journaliste de talent, homme affable, Pierre-Louis Berthaud avait sacrifié sa santé à une tâche qu’il considérait comme sacrée : veiller à la sauvegarde d’une mystique : celle de la déportation10. »

1 Le parcours de Ravoux est notamment évoqué dans Schneidermann, Daniel, 2018, Berlin 1933. La presse internationale face à Hitler, Paris, Seuil.

2 Lettre à Madeleine Castelain du 30 avril 1945. Nanterre, BDIC, F° delta rés 766 : Recueil « syndicat de la magistrature », archives de Pierre Louis

3 Lettre à Madeleine Castelain du 9 mai 1945. Nanterre, BDIC, F° delta rés 766 : Recueil « syndicat de la magistrature », archives de Pierre Louis

4 Ibid.

5 Berthaud, Pierre-Louis, « Dachau il y a un an », La Nation, 30 avril 1946.

6 Carnet de Pierre-Louis Berthaud. Archives de Jean Lesaffre.

7 Lettre à Madeleine Castelain du 9 mai 1945. Nanterre, BDIC, F° delta rés 766 : Recueil « syndicat de la magistrature », archives de Pierre Louis

8 Lalieu, Olivier, 1994, La déportation fragmentée, Paris, La Boutique de l’Histoire, p.25.

9 Lettre à Edmond Michelet du 15 novembre 1947. Brive, Centre Edmond Michelet, fonds Edmond Michelet, 1 EM.

10 « La mort de Pierre-Louis Berthaud », La Voix de la Résistance, n° 12, 15 août – 15 septembre 1956.

1 Le parcours de Ravoux est notamment évoqué dans Schneidermann, Daniel, 2018, Berlin 1933. La presse internationale face à Hitler, Paris, Seuil.

2 Lettre à Madeleine Castelain du 30 avril 1945. Nanterre, BDIC, F° delta rés 766 : Recueil « syndicat de la magistrature », archives de Pierre Louis Berthaud.

3 Lettre à Madeleine Castelain du 9 mai 1945. Nanterre, BDIC, F° delta rés 766 : Recueil « syndicat de la magistrature », archives de Pierre Louis Berthaud.

4 Ibid.

5 Berthaud, Pierre-Louis, « Dachau il y a un an », La Nation, 30 avril 1946.

6 Carnet de Pierre-Louis Berthaud. Archives de Jean Lesaffre.

7 Lettre à Madeleine Castelain du 9 mai 1945. Nanterre, BDIC, F° delta rés 766 : Recueil « syndicat de la magistrature », archives de Pierre Louis Berthaud.

8 Lalieu, Olivier, 1994, La déportation fragmentée, Paris, La Boutique de l’Histoire, p.25.

9 Lettre à Edmond Michelet du 15 novembre 1947. Brive, Centre Edmond Michelet, fonds Edmond Michelet, 1 EM.

10 « La mort de Pierre-Louis Berthaud », La Voix de la Résistance, n° 12, 15 août – 15 septembre 1956.

Carnet de prisonnier de Pierre-Louis Berthaud

Carnet de prisonnier de Pierre-Louis Berthaud

Archives personnelles, Guilhem Lesaffre

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