Robert Lafont, Paraulas au vielh silenci (1946)

Jean-Claude Forêt

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Jean-Claude Forêt, « Robert Lafont, Paraulas au vielh silenci (1946) », Plumas [Online], 1 | 2021, Online since 28 September 2021, connection on 03 December 2022. URL : https://plumas.occitanica.eu/165

C'est en 1946, avec un recueil de poèmes, que Robert Lafont entre en littérature et inaugure la longue liste de ses œuvres. Paraulas au vielh silenci paraît dans la collection Messatges de l'IEO (n° 4), avec une traduction française (sans doute de l’auteur). Le titre à lui seul est significatif, qui annonce d'emblée, et de façon explicite, le projet d'une œuvre et d'une vie : briser le silence et l'oubli qui se sont abattus sur tout un peuple, lui redonner langue, le recréer à partir de la parole. Titre à résonance biblique, on songe au Verbe qui retentit dans le chaos pour donner forme au monde. Le volume en est modeste : 13 poèmes de forme assez classique, dont une moitié environ est rimée, en vers le plus souvent de 8 syllabes, mais aussi de 4, 5 ou 6, avec deux poèmes en décasyllabes, un mètre cher à Robert Lafont qui fait ici sa première apparition, mais avec une coupe 5+5. Le ton est discrètement élégiaque. À plusieurs reprises il est fait allusion à une douleur secrète, chagrin amoureux ou lézarde existentielle qui se dissimulent sous le charme paisible d'un village ensoleillé :

E ieu aquí dins lo silenci
ieu soi aquí per escotar
Lo tristum clar de mon poèma.
(V)

Et moi, ici, dans le silence,
je suis ici pour écouter
la tristesse claire de mon poème.

On peut penser que lo vielh silenci est aussi celui d'une campagne méditerranéenne assoupie où résonne la mélancolie verlainienne d'un jeune homme formé au félibrige, qui a lu Lou Lausié d'Arle de d'Arbaud1 et les poèmes de Sully-André Peyre. Cette mélancolie est précisément celle qu’éprouve pendant la Seconde Guerre Mondiale Joan Larsinhac, le héros du premier roman de Robert Lafont, son second livre publié, paru en 1951, cinq ans après ce recueil. Si l’on met les deux œuvres en perspective, on peut imaginer, fiction à la Borges, que ces Paraulas au vielh silenci ont été écrites par Joan Larsinhac lui-même et qu’elles sont l’expression de son « mal d’incarnation ». L’expression est de Nelli, cité par Lafont lui-même dans sa préface à La Grava sul camin de Joan Bodon (IEO, 1981). Larsinhac écrit par exemple dans son journal du 14 avril 1944 : « De tot lo fum de mi cigaretas que monta drech dau cendrier, non sobrarà que fum » [De toute la fumée de mes cigarettes qui monte droit du cendrier, il ne restera que fumée]. À cette phrase fait écho le poème III de Paraulas au vielh silenci :

Puei se'nvàn silenciosas lis oras
detràs lo fum dei cigaretas
estrangieras coma ta vida
dins l'eternitat di dimenges blaus

Puis s’en vont silencieuses les heures
derrière la fumée des cigarettes
étrangères comme ta vie
dans l’éternité des dimanche bleus

Dans ce recueil, trois lieux sont expressément nommés, qui participent de la géographie intime du poète, de sa « géopoétique », pour reprendre une notion qu’il explorera largement une douzaine d’années plus tard. Aigues-Mortes [Aigas Mòrtas] a déjà fait l’objet de son premier poème publié (Oc, 1943), composé de deux parties qui deviennent dans Paraulas deux poèmes distincts (I et X). Dans le poème II, le roc de Gachonne [la ròca de Gachona], dominant le village de Calvisson où habitait l’une de ses grands-mères et où il passait adolescent une partie de l’été, est la première occurrence de ces collines ou montagnes d’où l’on peut contempler et réfléchir, rêver ou guetter, et qui jalonnent son œuvre, de Pausa cerdana (1962) à La Gacha a la cistèrna (1998). Le troisième lieu nommé est la Gardonnenque, où habitent les grands-parents maternels et où se trouve le village de Moussac, l’Aiganhiers des Camins de la saba :

Eilà vers li pradas
de la Gardonenca
s’esperd una dralha
dedins la solenca.

Là-bas vers les prés
de la Gardonnenque
se perd un chamin
parmi le soleil.

Roc de Gachonne

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La colline du roc de Gachonne, commune de Calvisson (30)

Wikimedia Commons, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Calvisson_-_Roc_de_Gachone.JPG

L’étude la plus pertinente et la plus détaillée de ce recueil, on la doit à Philippe Gardy2. Philippe Gardy étudie la genèse de l’inspiration poétique de Robert Lafont. Il montre par exemple la récurrence de la couleur bleue dans huit des treize poèmes du recueil, une couleur qu’on relève déjà dans les poèmes inédits de jeunesse : « [Ce bleu lafontien], écrit Gardy, concrétise une manière d’absolu, un point de non-retour, qu’il faut s’efforcer d’atteindre, mais dont on sait qu’il pourrait être redoutable » (92). Cette couleur doit beaucoup à l’azur mallarméen, mais aussi à la poésie de René Nelli, notamment au poème « La Tor de las irises » du recueil Entre l’esper e l’abséncia, deuxième volume de Messatges, paru en 1942. L’inspiration du poète en formation se cristallise autour de cette couleur.

Philippe Gardy étudie également les influences possibles, qui sont en même temps autant de tentations à éviter pour trouver sa propre voix/voie : les Provençaux Joseph d’Arbaud et Sully-André Peyre, les Catalans Josep-Sebastià Pons et Joan Esteve, sans parler de Max Rouquette.

L’amour et l’entrée en Résistance guériront le double romanesque qu’est Joan Larsinhac de son marasme moral, fait de délectation morose, de mélancolie vénéneuse, de fascination du vide. Robert Lafont, comme son personnage, devra dépasser l’inspiration élégiaque, esthétisante et quelque peu nihiliste de ce premier recueil, qui envoûte son lecteur dès la première lecture. En même temps qu’il plongera dans le travail et l’action, il s’emploiera avec succès à « dire l’amor lei causas » [Dire l’amour les choses] et à « dire l’òme lo segle » [Dire l’homme le siècle], les deux programmes de ce recueil essentiel qu’est Dire et qui paraîtra onze ans plus tard.

1 Joseph d'Arbaud, Lou lausié d'Arle, Paris, Oudin, 1913.

2 Philippe Gardy, « Robert Lafont : naissance d’un poète (1943-1946) », in Lenga e pays d’òc, n°50-51, avril 2011, Montpellier, CRDP.

1 Joseph d'Arbaud, Lou lausié d'Arle, Paris, Oudin, 1913.

2 Philippe Gardy, « Robert Lafont : naissance d’un poète (1943-1946) », in Lenga e pays d’òc, n°50-51, avril 2011, Montpellier, CRDP.

Roc de Gachonne

Roc de Gachonne

La colline du roc de Gachonne, commune de Calvisson (30)

Wikimedia Commons, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Calvisson_-_Roc_de_Gachone.JPG

Jean-Claude Forêt

Chercheur associé, Univ Paul Valéry Montpellier 3, ReSO EA 4582, F34000, Montpellier, France

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