Autotraduction : le sujet-écrivain Joseph d’Arbaud

Jean-Yves Casanova

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Jean-Yves Casanova, « Autotraduction : le sujet-écrivain Joseph d’Arbaud », Plumas [Online], 8 | 2026, Online since 11 May 2026, connection on 14 May 2026. URL : https://plumas.occitanica.eu/2149

L’autotraduccion es una practica costumiera deis escrichs felibrencs, Mistral bèu promier, mai tanben seis eiretiers, per amòr dei publicacions bilingüas, mai tanben en foncion d’una tendéncia d’inscripcion dins doas lengas, aquela d’origina e la francesa, çò que dona de qué chifrar e pausa mai d’un problèma. Jousè d’Arbaud a practicat l’autotraduccion, notadament dins son promier roman, La Bèstio dóu Vacarés. Dins qunta mesura aqueu tèxte francés es una traduccion ? Es qu’es pas puslèu una version francesa que lo subjècte-escrivan s’i es tanben inserit ? Analisarem çò qu’es d’aqueleis escarts, oblits, omissions, en precisant que se tracta justament pas d’oblits ò d’omissions, mai d’una distància presa entre lo subjècte-escrivan e sa lenga, quala que siágue sa lenga d’escritura, l’occitan ò lo francés. Ansin, de frasas entieras e de mots semblan « oblidats », mai se devon pas concebre coma d’oblits, es puslèu d’escarts que son origina s’endeven dins lei fondamentas d’una psiqué trebolada.

L’autotraduction est une pratique courante chez les félibres, Mistral évidemment, mais aussi ses successeurs, en raison des publications bilingues, mais aussi d’une tendance à s’inscrire dans deux langues, celle d’origine et la française, ce qui suscite quelques réflexions. Joseph d’Arbaud a pratiqué l’autotraduction, notamment dans son premier roman, La Bèstio dóu Vacarés. Dans quelle mesure ce texte français est-il une traduction ? Ne s’agirait-il pas plutôt d’une version française dans laquelle un sujet-écrivain s’est également inscrit ? Nous analysons ici ce qui relève des écarts, des oublis, des omissions, tout en précisant qu’il ne s’agit pas justement d’oublis ou d’omissions, mais de distance prise entre le sujet-écrivain et sa langue, quelle que soit sa langue d’écriture, la langue d’oc ou le français. Ainsi, des phrases entières et des mots semblent « oubliés », mais ne constituent en aucune façon des oublis, plutôt des écarts qui prennent leur origine dans les fondements d’une psyché tourmentée.

Self-translation was a common practice among the Félibrige poets, Mistral of course, but also his successors, due to bilingual publications and a tendency to write in two languages, their native tongue and French, which prompts some reflection. Joseph d'Arbaud practiced self-translation, notably in his first novel, La Bèstio dóu Vacarés. To what extent is this French text a translation? Or is it rather a French version in which the writer has also inscribed himself? Here, we analyze what constitutes deviations, omissions, and oversights, while clarifying that these are not so much oversights or omissions as a distance taken between the writer and his language, regardless of whether it be Occitan or French. Thus, entire phrases and words seem "forgotten," but in no way constitute forgetfulness, rather deviations that originate in the foundations of a tormented psyche.

L’exercice auquel nous nous livrons ici est inhabituel et malaisé : comment réfléchir et théoriser sur une pratique qui est la nôtre depuis de nombreuses années ? L’inscription du Sujet dans l’écriture et la langue – affirmons d’emblée les langues – ne peut pas s’effectuer sans considérer certains présupposés psychiques qui façonnent fortement ce chemin, que ce soit du point de vue des matières littéraires et linguistiques ou de celui des motivations intrinsèques à tout acte créatif. Cette première réflexion nous amène donc – et doit amener le lecteur – à relativiser ce que nous allons écrire en le considérant comme émanant de deux positions : celle du lieu critique, puis celle du Sujet, les deux n’étant jamais séparées, ce qui induit de fait un doute permanent sur les fondements des affirmations qui vont suivre, le critique prenant la parole en se superposant de façon contrefaite sur l’écrivain et réciproquement, ce qui gauchit en partie toute lecture et lui confère l’apparence d’un mentir-vrai selon l’expression de Louis Aragon. Ceci étant posé comme préliminaire, il apparaît nécessaire, tout en revendiquant ces deux appartenances, de dire ce que nous pensons de la pratique de l’autotraduction en fonction de ces points de vue nécessairement entremêlés, mais sans aucune naïveté, ni sans recourir à une quelconque sincérité ou vérité factices, tout simplement en désignant l’originalité de ces positions et en les assumant pour ce qu’elles sont, c’est-à-dire les réflexions d’un écrivain-critique sur l’autotraduction, deux faces d’un même Sujet psychique qui, nous l’espérons peut-être vainement, ne viendront pas obvier les affirmations et les conclusions proposées1.

L’analyse des pratiques de l’autotraduction pose de façon manifeste la question du Moi-écrivain2 selon deux perspectives : la première lui est propre et doit être considérée selon les approches de la psychanalyse du texte littéraire ; la deuxième est relative à l’inscription du Sujet dans deux langues différenciées, du moins du point de vue de la production d’un résultat final identifié linguistiquement. Nous poserons donc d’emblée une question dont la réponse ne peut pas être concise : en quelle langue écrit un écrivain qui s’adonne à l’autotraduction ? Si le texte de départ apparaît clairement défini du point de vue linguistique, qu’en est-il du texte d’arrivée, non pas en ce qui concerne ce résultat, mais celui de cette inscription ? En un mot, l’écrivain s’inscrit-il dans deux langues distinctes, faisant œuvre d’une forme schizophrénique de l’inscription d’un Sujet, ou l’écriture entre deux langues produit-elle un méta-espace linguistique de l’entre-deux flou et insaisissable ? Précisons d’emblée que les réponses ne peuvent pas être conclusives, mais elles induisent par leur imperfection l’idée que la question est justifiée et doit être posée. L’abondance dans la littérature occitane d’œuvres publiées de façon bilingue en occitan et en français résulte le plus souvent d’une pratique de l’autotraduction qui, si elle en dit beaucoup sur les langues d’écriture en présence dans un espace littéraire d’oc, signifie également que l’inscription du Sujet-écrivain-d’oc est concomitante d’une deuxième inscription, celle du Sujet-écrivain-français qui emprunte le chemin d’une pratique entre les langues. Nous laissons de côté ce que peut révéler cet état social de l’autotraduction, cette nécessité qui, dès les premières œuvres félibréennes, entendent allier le texte occitan à une version française, ce que certains pourraient juger comme un fonctionnement diglossique, mais qui apparaît bien plus complexe, relatif à des impératifs de lecture et de reconnaissance littéraire, l’exemple mistralien étant, de ce point de vue, fort clair3. Le fait que l’écrivain s’installe en des temps assez courts en deux langues d’écriture, et ce répétant de nombreuses fois ce phénomène, pose l’existence d’un Moi non seulement divisé, au sens proustien, dans le sens où le Moi-écrivain apparaît bien être un prolongement du Moi, mais à son tour fragmenté en espaces linguistiques différents, fort peu étanches cependant. Doit-on alors considérer que cette différenciation est factice et s’articule autour d’une lalangue4 en amont des structures linguistiques, définissant ce qui est de l’ordre de l’écart comme autant d’allées et venues impondérables ?

Accordons-nous sur la notion d’installation dans la langue. Elle nous apparaît différente de celle de la connaissance linguistique qui décrit une érudition sur un domaine précis ; elle est relative à l’inscription du Sujet-écrivain transportant les images lovées dans sa psyché à l’aide du langage vers l’établissement créatif d’un texte5, ce qui nécessite non seulement une connaissance de la matière et une technique, mais aussi une cimentation psychique propre à pouvoir condenser les thèmes éruptifs issus du psychisme afin de les traduire dans la langue et les projeter dans l’organisation spatio-temporelle du texte littéraire. Si l’on considère ce fait, il apparaît que lalangue du Sujet est nécessairement composite eu égard à un écrivain s’adonnant à la pratique de l’autotraduction, c’est-à-dire qu’elle ne pourrait pas se réduire à une seule matière linguistique bien identifiée, mais se définirait comme un amoncellement, une multitude de strates, tels des limons déposés par le temps biologique et la propre histoire familiale et sociale du Sujet. Cette installation ne se manifeste pas seulement dans l’écrit littéraire, mais elle en définit peut-être la valeur intrinsèque, celle qui désigne le style, du moins la porte d’entrée critique dans la langue et qui hiérarchise les productions littéraires, en un mot ce qui sépare Frédéric Mistral de ses contemporains et qui en fait, comme tous les « grands » écrivains, un créateur de langue, tel Homère ou Dante qui, à partir d’un matériau précis, s’approprient une langue tout en la modifiant, la modelant, la façonnant afin qu’elle en devienne singulière et tout autre. On conçoit alors l’inanité des jugements littéraires et linguistiques renvoyant Mistral à l’étrangeté de son provençal – tout comme son ami Mallarmé le fut pour son français – et au décalage entre sa propre affirmation « Car cantan que pèr vautre o pastre e gènt di mas » et l’examen minutieux et critique de son œuvre littéraire. De ce point de vue, il appert que Mistral, comme bien d’autres écrivains, se serait installé en deux langues, auteur successivement de deux textes voisins, mais pas identiques, entre une œuvre d’oc et une autre française, miroir de l’une et de l’autre, miroir tendu au lecteur, qui fait de l’autotraduction bien plus une version dans une autre langue qu’autre chose.

Enfin, l’installation dans une langue, n’est pas le fait d’un Sujet-écrivain, mais d’un Sujet tout court. La naturalité populaire de l’occitan, que nous avons pu observer par le passé et qui devient malheureusement de plus en plus rare, imprime sa marque ; elle concerne la syntaxe et les possibilités intrinsèques de la langue, comme, par exemple, le futur conditionnalisé d’une proposition principale accompagné parfois par un imparfait du subjonctif dans la subordonnée, ce qui exprime tout autant que le mode conditionnel le doute émis sur la nature même de la proposition6. Elle se définit également dans l’organisation nominale ou verbale des suffixations qui, en respectant les propres conditions morphologiques du système, accentuent à l’envi les formes dérivées7. Le Sujet installé ne sait rien la plupart du temps de son installation, car elle lui est naturelle, mais le Sujet-écrivain doit s’en soucier et quelle qu’en soit la langue. C’est pour ces raisons que l’autotraduction définissant un Sujet-écrivain révèle une double installation, dans la mesure où le texte littéraire apparaît pertinent dans ses deux versions : pertinent, c’est-à-dire signifiant bien plus qu’une traduction, une réécriture dont l’écart n’est pas le souci majeur, mais demeure accepté, justifiant cette double installation-inscription.

Distinguons également ce qui appartient au domaine du changement de langue dans le temps, soit que le Moi-écrivain se différencie linguistiquement du Moi, dans le cas d’une langue maternelle distincte de celle de l’écriture – tel fut le cas de Nathalie Sarraute et d’Elsa Triolet8 – ou lorsque le Sujet évolue d’une langue d’écriture vers une autre au fil de sa trajectoire biographique, les exemples les plus notoires étant ceux de Beckett, Nabokov et Kundera. Si ces derniers ont eu parfois recours à l’autotraduction9, il n’en demeure pas moins que leur Moi-écrivain s’est transporté vers d’autres espaces linguistiques, avec tout ce que cela comporte de changements et d’évolutions psychiques. On peut ainsi légitimement se demander si la fragmentation du Moi en Moi-écrivain ne se trouve pas à ce point également divisée par des strates successives d’investissements linguistiques relayés par les images entêtantes de la psyché qui viennent ainsi se conformer en deux langues distinctes et où l’analyse pourrait retrouver ce qui est à la fois de l’ordre des affinités et des différences, ce qui s’ajoute, se complète et ce que la langue modèle en soi, là où justement lalangue s’épanouit en langue.

Le cas des écrivains occitans apparaît encore plus complexe, car, si l’on excepte des conditions antérieures aux XXe et XXIe siècles, l’idée que l’occitan soit considéré comme une langue maternelle et le français une langue apprise doit être relativisée. En effet, les progrès de la francisation de l’espace d’oc condamnent l’écrivain occitan à une marginalisation linguistique de plus en plus croissante, inversant en quelque sorte la situation. L’espace majoritairement occitanophone originel est de plus en plus gagné par une francisation qui, des élites, se transporte vers tous les usagers ; le phénomène est aujourd’hui bien connu et observé, la langue française ayant débordé de ses cadres institutionnels et culturels pour devenir un outil de communication et de pensée. L’autobiographie mistralienne montre bien ce cheminement qui se déroule tout au long de son siècle et se précise dans le siècle suivant. L’écrivain occitan vient donc à sa langue d’écriture par un processus complexe de réappropriation, cette langue constituant un terreau déjà en place, parfois plus éloigné. Mais cette venue demande à être questionnée : qu’est-ce qui la nature étant donné qu’elle n’apparaît pas aller de soi, du moins se confronte avec d’autres poids sociaux et littéraires, comme si, choisissant de fait d’écrire en occitan, le Moi-écrivain d’oc entendait investir un champ marginal et, par la suite, en repousserait les limites par l’investissement de l’autre langue mise à sa disposition.

Le Moi-écrivain d’oc ne peut pas se contenter d’une mise à l’écart totale du français : les raisons en sont multiples et débordent de la simple présence affirmée et autoritaire de la langue de l’État. Peu à peu, cette imposition finit par porter ses fruits littéraires : si l’on considère que le Moi-écrivain subit le poids de la vision du monde par le Moi, qu’en est-il par ailleurs de l’appropriation culturelle de l’extériorité ? En un mot, quand Mistral ou tout autre écrivain occitan venant après lui souhaitent s’approprier le monde extérieur éloigné, le français s’impose ; c’est tout le rôle des traductions des langues étrangères et de la vision de l’autre qui s’effectue dans une autre langue que celle de l’écriture. Certes, on pourrait objecter que, très tôt les félibres ont eu à cœur de se constituer une bibliothèque de textes traduits, mais leur quantité est profondément négligeable par rapport à la masse imposante non seulement de la littérature française, mais également de celle des autres littératures dont les seules traductions possibles n’existent qu’en français. En ce sens, si l’on considère les impositions diverses et les impériosités liées au champ littéraire commun – ou plutôt à l’absorption du domaine occitan par le français –, le recours à l’autotraduction apparaît un palliatif nécessaire. On devrait objecter qu’il ne pourrait s’agir que de traductions en français, les écrivains jouant le rôle de traducteur les uns vis-à-vis des autres, mais ce serait méconnaître la force de persuasion des images de la psyché qui sont mieux servies par soi-même que par autrui, comme si le Sujet entendait se réserver un champ qui lui appartiendrait de plein droit, développant en quelque sorte l’idée qu’il ne serait ainsi pas trahi par l’élaboration de ses propres versions, comme si, de fait, les deux textes lui appartenaient dans deux langues consanguines dans la psyché. Vaste problème que l’on ne saurait traiter ici et qui demanderait des analyses bien plus profondes, mais qu’il faut bien mettre en perspective pour savoir à la fois de quoi l’on parle et surtout ce qui se passe non seulement dans ces deux langues, mais entre ces langues, de quoi donc est constitué le ciment qui les joint et le temps qui les rapproche. Considérons également, en remarque ultime qui ne peut pas clore la discussion, que souvent d’autres langues, majoritairement l’espagnol, le catalan ou l’italien, peuvent venir troubler le jeu et apparaissent ainsi comme des dérivatifs ayant leur propre force dans la biographie du Sujet, comme si ces langues jouaient le rôle d’un contrepoids face au français, ce qui apparaît bien plus de façon manifeste aux XXe et XXIe siècles qu’au temps des premiers félibres qui possédaient encore la force d’un usage social massif à leur porte, ce qui n’est plus le cas de nos jours. L’autotraduction et ses intentions profondes sont donc liées à des convergences multiples qui les déterminent, en un mot ce que le Sujet exprime dans le choix et l’utilisation des langues, ce que cette même utilisation révèle sur le Sujet lui-même, et, in fine, ce qui donne à l’œuvre littéraire cette construction où deux langues constitueraient l’expression linguistique d’un même texte littéraire.

Couverture de la première édition de La Bête du Vaccarès de Joseph D’Arbaud, Paris, Grasset, 1926.

Couverture de la première édition de La Bête du Vaccarès de Joseph D’Arbaud, Paris, Grasset, 1926.

De tous les écrivains d’oc qui suivirent Mistral, Joseph d’Arbaud est celui qui connut la plus grande notoriété dans les lettres provençales et françaises. Son chef-d’œuvre romanesque, La Bèstio dóu Vacarés, publié simultanément en langue d’oc et en français dans le même ouvrage10, est reconnu comme une œuvre essentielle, dépassant largement les cadres de la Provence et traduite en de nombreuses langues. Rien ne précise que la traduction française est de d’Arbaud, mais au vu de de la correspondance, des témoignages et de l’examen du texte, notamment les travaux de François Pic, tout concorde à considérer Joseph d’Arbaud comme l’auto-traducteur de son roman.

Si d’Arbaud a été, par sa lignée maternelle, porté sur les fonts baptismaux de la littérature provençale, sa culture et ses études de droit à Aix – que, par ailleurs, il ne termina pas – impriment sur le jeune écrivain une marque française qu’il ne renie jamais11. Il fait partie de cette génération aixoise, dont ses amis Joachim Gasquet, Emmanuel Signoret et Xavier de Magallon constituent les écrivains les plus connus, qui hésitent entre deux langues : si Gasquet abandonne assez vite ses velléités provençales et ses poésies anarchisantes12, les premiers essais poétiques de d’Arbaud sont effectués quasi simultanément en français et en langue d’oc. On connaissait les poèmes français de d’Arbaud, principalement accueillis dans les revues de son ami Gasquet, et si aujourd’hui ils sont réunis à l’ensemble de l’œuvre avec les textes provençaux13, ils demanderaient cependant à être étudiés plus en détail. D’Arbaud participe en ces années, avec Gasquet, à l’éphémère aventure des Mois dorés où il publie un poème en français en novembre 1897, un « Chant triomphal » dédié à Pierre Devoluy, puis dans La Revue naturiste, un « Chant nouveau », et dans La Méditerranée un « Chant des bergers » en décembre 1898, dédié à Paul Cezanne. Dans la même période, Le Pays de France, une autre revue créée par Gasquet, accueille une prose poétique et de réflexion intitulée « Les Paysans »14. D’Arbaud, s’il a publié dans L’Aiòli grâce à Folco de Baroncelli son premier poème en provençal, suivi d’un autre cinq années plus tard15, et, entre-temps, deux autres poèmes, vraisemblablement dans la même langue16, a écrit et publié entre 1894 des poèmes et proses dans les deux langues, sans qu’il soit question, évidemment, d’autotraduction. En ces années étudiantes, Joseph d’Arbaud hésite donc entre la langue d’oc et le français, tout comme bon nombre de ses amis, entraîné par son histoire familiale, l’ombre tutélaire mistralienne et les découvertes poétiques. On sait quel fut son choix, notifié par une véritable naissance de l’écriture en prose par l’écriture et la publication de « Nouvè Gardian » en 1904, et, plus tard, de « La Caraco » en 191417. Auparavant, l’écriture, fébrile, des « Cant palustre », avait définitivement orienté d’Arbaud vers le provençal, et ce lors de son premier séjour camarguais, avant qu’il n’aille soigner sa tuberculose en Suisse18. Toutefois, ce choix n’exclut pas le français, non seulement dans la pratique de l’autotraduction, dans celle des essais littéraires et critiques, mais aussi, dans une moindre mesure, dans une création poétique restée manuscrite19. Nous avons également de d’Arbaud un roman, du moins les premiers chapitres si l’on en suit Marie-Thérèse Jouveau, intitulé Le Taureau d’or, rédigés au printemps 1908 à Montana20.

Pour ce qui nous occupe, ces poèmes témoignent d’une connaissance approfondie du français que d’ailleurs toute la production future du poète et du prosateur, ainsi que son action dans la revue Le Feu, confirment. Tout prédispose donc d’Arbaud à traduire lui-même son roman et à en proposer une version française à Grasset. Remarquons par ailleurs que ses précédents recueils de poèmes, Lou Lausié d’Arle en 1913 et Li Rampau d’Aram en 1920, sont accompagnés d’une traduction française, conformément aux pratiques initiées par les premiers félibres. Seules les nouvelles éditées en revue ou quelques poèmes ne sont pas publiés avec une version française, cette dernière étant le plus souvent réservée aux éditions en volume.

D’Arbaud, par l’intermédiaire de Jean-Louis Vaudoyer et Louis Giniès, propose à Daniel Halévy, directeur de la collection « Les Cahiers verts » chez Grasset, son manuscrit qui est accepté. La condition implicite est qu’il doit être publié avec une version française, une édition parisienne comme Grasset qui accepte toutefois une version provençale étant, de ce point de vue, une rareté dans ce milieu. Il semble que la version française ait été achevée le 20 mars 1924, une lettre de Louis Giniès à Daniel Halévy en faisant foi21. Cette version s’est fait attendre, Joseph d’Arbaud étant réputé pour son exigence et l’attention qu’il portait à ses textes ; nous pouvons la dater de l’année précédente, ce qui fait factuellement remonter l’écriture du texte provençal en 1921-1922, soit quatre ans avant son édition, si ce n’est bien plus avant en fonction de quelques éléments textuels22. Quoi qu’il en soit, plusieurs faits retiennent notre attention : le texte est écrit originellement en provençal et traduit par la suite en français, la version française apparaissant soignée et rédigée selon un long procédé de mise au point coutumier à l’auteur. Par ailleurs, d’Arbaud livre en dernier lieu cette version française, ce dernier constat soulignant donc que Halévy et Vaudoyer, les deux promoteurs de d’Arbaud chez Grasset, ont dû apprécier la valeur du texte selon la seule version provençale, ce qui était pour Vaudoyer normal, eu égard à ses préoccupations, mais étonnant pour Halévy23. Il est fort probable que la réputation de ce roman ait été attestée par la seule version provençale, et ce, bien avant qu’il ne soit proposé chez Grasset ; l’action de d’Arbaud dans la revue Le Feu le place également dans une orbite critique qui lui apporte une certaine reconnaissance sur la scène parisienne. D’Arbaud souligne quelle a été sa tâche, plus dure qu’il n’y paraît, la traduction en français lui procurant des difficultés liées – et nous verrons que cela revêt une importance cruciale –, à la tentation de l’écart :

La grande pierre d’achoppement a été qu’en traduisant mon texte provençal en français, j’ai succombé à la tentation de m’en écarter, la remise au point a été un travail considérable plus qu’il ne paraît et je l’ai toujours fait par à-coups, sans cesse repris par d’autres nécessités.24

Quoi qu’il en soit, nous sommes en présence d’une version française qui ressemble fort à une réécriture dans une autre langue que celle d’origine, fait que d’Arbaud a certainement souhaité, car, eu égard à sa notoriété, il lui aurait été aisé de trouver un traducteur. S’il envisage lui-même de donner une version française, c’est sans doute pour des raisons plus profondes que celle d’une nécessité éditoriale. Quand d’Arbaud précise qu’il a « succombé à la tentation de [s]’en écarter » en considérant son texte originel, il mentionne une « pierre d’achoppement » sur laquelle trébuche la majorité des autotraducteurs, celle de l’écart que l’on constate entre les deux versions. La question ainsi posée nous ramène à l’inscription du Sujet-écrivain dans la langue, car il serait naïf de croire que ces écarts sont causés par une méconnaissance du français ou une volonté manifeste, ils relèvent d’une inscription différenciée, le texte en occitan ne disant pas tout à fait la même chose que celui en français ou, pour le moins, souhaitant signifier quelques nuances. Si nous considérons que la psyché arbaudienne est singulièrement à l’œuvre dans La Bèstio, la version française entre 1922 et 1923 fait remonter à la surface les images éruptives que l’écriture en langue d’oc avait auparavant exprimées, éprouvant ainsi une nouvelle fois le Sujet-écrivain dans sa propre découverte de soi.

Mesurons toutefois ces écarts ou remarquons ce qui, formellement, différencie les deux versions. Deux passages, en guise de sondage, guident notre propos : la première rencontre entre le gardian et la Bête, puis l’explicit du roman.

Es pas que l’animau, de-bon, aguèsse l’èr tant de cregne coume, dins iéu, aviéu vougu me l’imagina. Dins l’entre-mesclun dóu rousèu, destriave emé proun peno un ràbi que bourrejavo, emé soun péu secarous, rufe e rouginas, dous pèd, que si bato fourcudo, eisa, li poudiéu counèisse ; mai ço que lou mai m’estraviavo, èro d’entre-vèire un espèci de pedas de sarpeiero empega sus lis esquino e li ren. Amoulounado, sèns branda sus si jarret, la Bèstio me fasié vèire ni soun davans ni sa tèsto. De la pòu de l’esglaria, s’assajave mai de me n’avança e sentènt pièi Clar-de-Luno rede, souto iéu, de l’esfrai e lèst, se l’atacave, à se desmancha, m’entrevère de souna aquel èstre estrange pèr que se virèsse à me regarda. Sènso fourça mai que ço que fau, acampère moun alen e bandiguère aquéu cop de gorjo que, nous autre, gardian, n’avèn l’us pèr chama nòsti bèstio de bouvino quand li voulèn aplanta, o, tambèn, de-fes, li faire veni à l’ome ;

– Hè ! Hèhè ! Hè-hèhè !

Mai, tant-lèu, en segoundo, acabave de crida, que sentiguère moun péu s’auboura dins moun capeiroun, uno susour de gèu regoulè dins moun esquino e fuguère fourça d’aganta à plen de man uno pougnado de creniero, talamen me veguère à-mand d’estavani. Car la tèsto, en se revirant, fasié vèire un carage d’ome.

Tant desvaria que me sentiguèsse, alucave pèr lou menu l’entre-carage garru, recava pèr la misèri emai lou vieiounge e lis iue feroun ount cremavo uno flamour morno que, tout-à-peno, davans ma visto, s’arrivave à l’afrounta. Me repasse, aro, lou detai, mai siéu segur qu’alor, tout au cop, l’entre-veguère e moun ànci faguè que se n’en crèisse.

De ma vido, aviéu, fin qu’au jour d’aqui, rèn couneigu de tau, n’en siéu proun segur.

Ce n’est pas que l’animal parut aussi redoutable que je m’étais plu à l’imaginer. Entre les roseaux emmêlés, difficilement je distinguais un arrière-train couvert de poil bourru, grisâtre et fauve, deux pieds à la corne fendue que, bien aisément, j’identifiais ; mais, ce qui me surprenait au-dessus de toute expression, c’était d’apercevoir une espèce de sayon, d’étoffe grossière, plaqué contre l’échine et les reins. Accroupie, immobile sur ses jarrets, la bête ne laissait voir ni son avant-train ni sa tête. Redoutant de l’effaroucher si je tentais de nouveau de m’approcher d’elle et sentant d’ailleurs Clair-de-Lune tout tendu de peur sous moi, disposé, si je l’attaquais, à se défendre, je résolus d’attirer l’attention de cet être étrange pour le contraindre à me regarder. Sans y mettre trop de véhémence, je rassemblai mon souffle et lançai cet appel de gorge par lequel nous, gardians, avons coutume de nous adresser à nos bêtes de bouvine lorsque nous voulons les arrêter dans leur marche ou, à d’autres moments, les provoquer :

– Hè ! Hèhè ! Hè-hèhè !

Mais, à peine, pour la seconde fois, avais-je fini de crier, que je sentis mes cheveux se dresser sous mon chaperon, une sueur de glace ruisseler dans mon échine et je dus saisir à pleine main une poignée de crinière, tant je me vis en train de défaillir. Car la tête qui se tournait avait une face humaine.

Malgré mon bouleversement, je détaillais fort bien des traits vigoureux, ravinés de misère et de vieillesse et les yeux farouches où brûlait une flamme triste que mon regard arrivait à peine à supporter. Je me rappelle ces détails que j’aperçus certainement alors d’un seul coup et dont mon angoisse se trouva accrue.

Je n’avais, jusqu’à ce jour, rien éprouvé de semblable dans ma vie, j’en suis bien certain.25

Quelques remarques préliminaires : notons tout d’abord que la version française n’a pas été modifiée lors de ses multiples rééditions chez Grasset ; d’Arbaud, s’il a formellement identifié ces écarts, n’a pas souhaité totalement y remédier, ce qu’il dit pourtant avoir tenté de faire en évoquant cette « remise au point » difficile. Ici, il nous faut donc considérer ce qui est de l’ordre des écarts pour d’Arbaud  ; ce que nous analysons comme tels ne pouvaient pas l’être pour lui ou être acceptés comme de simples différences. Ne jugeons pas également cette version française à l’aune de nos usages actuels du français ; n’oublions pas que ce texte date de plus d’un siècle et renvoyer à l’obsolescence cette pratique littéraire du français serait superfétatoire, d’autant plus qu’une discussion pourrait être menée sur l’évolution qualitative de la langue française – comme de toutes les langues – en ce XXIe siècle, ce qui influe sur l’appropriation littéraire et le regard critique que ces débats, nourris souvent d’idéologie, trahissent. En un mot, on ne peut pas reprocher à d’Arbaud et à Mistral d’écrire le français qu’ils connaissent et apprécient. Quand d’Arbaud traduit « capeiroun » par « chaperon », et « esquino » par « échine » cela peut être considéré comme une obsolescence due à l’expression de l’effroi rendue en français, qui, littéralement, fait les cheveux du gardian se dresser sur sa tête et transporte la manifestation physique de la peur dans son dos. D’autre part, et toujours dans le même ordre d’idées, on a souvent glosé sur le français de Mistral en évoquant une volonté de l’auteur de rabaisser sa traduction afin de rehausser le prestige et la valeur de la langue originale. L’argument est absurde : comment pourrait-il être invoqué pour des lecteurs français qui, de toute façon, ne lisent pas le provençal ? Seul un lecteur accompli de l’occitan pourrait comprendre cet argument, mais, dans ce cas, la version française n’est pas faite pour lui. Un examen somme toute rapide des versions françaises mistraliennes établit sans aucun doute qu’elles utilisent un français littéraire en vigueur dans son siècle ; elles sont effectuées dans le seul but d’être lues par un lectorat plus étendu26.

Syntaxiquement, les deux versions se ressemblent : aucune coupure de phrase significative ni aucun ajout ne viennent différencier outre mesure les deux versions, comme dans l’ensemble du récit. Sur ce point, d’Arbaud reste fidèle dans ses deux langues à la période étirée qui caractérise sa prose et en fait l’une des plus abouties dans la littérature d’oc. Cet extrait se caractérise par l’intériorité rendue par la première personne, la rencontre de La Bête étant décrite par le regard et les émotions du gardian. La restitution est cependant différente : l’occitan accentue ce que le français rend par une simple première personne du plus-que-parfait, « je m’étais plu », là où le provençal l’a noté par deux fois en utilisant la personne verbale, mais également « dins iéu » qui n’a pas été traduit. L’usage de l’imparfait s’accorde également à une forme de conditionnalité avec « li poudiéu counèisse » que le français signifie par « j’identifiais », ce qui ne rend pas absolument compte de cette nuance. L’on sait également que ce « counèisse » peut avoir en occitan la signification de « rencontrer », ce qui induit l’idée que la trace laissée par la Bête n’est pas tout à fait inconnue du gardian, renvoyée dans le temps trouble des origines. Le français écrase par trop de certitudes cet entre-deux de la connaissance. De la même manière, le lexique provençal est ici assez précis et concret, emprunté à la vie quotidienne. Il caractérise les vêtements en haillons de la Bête par cet « espèci de pedas de sarpiero empega sus lis esquino e li ren », le français traduisant par « une espèce de sayon, d’étoffe grossière, plaqué contre l’échine et les reins ». Les termes « espèci », « pedas » et « sarpeiro » renvoient tous à la misère vestimentaire que « empega », littéralement « collé », accentue, tandis que le français « sayon » désigne le pelage de la Bête mêlé à cette « étoffe grossière », le terme « plaqué » étant bien moins fort que le provençal « empega ». Il semble ici que d’Arbaud ait voulu frapper le lecteur provençal avec des termes faisant partie de sa vie courante, mais dont la métaphore vestimentaire rend appropriée l’idée de déchéance et de misère dont est affublée la Bête, tandis qu’en français, d’Arbaud s’éloigne de la concrétude de la vie quotidienne et a recours à une métaphorisation comme « étoffe grossière » qui écarte le lecteur de l’effroi provoqué par l’apparence étrange de la Bête. De la même manière, le terme « amoulounado » est rendu par « accroupie », écart entre la posture repliée sur elle-même et un animal-humain qui serait simplement tapi, replié sur ses genoux. Parfois, c’est le français qui devient plus précis : l’expression « pèr que se virèsse à me regarda » est traduite par « pour le contraindre à me regarder », la précision de posture étant en occitan celle d’une Bête montrant le dos au gardian et celle du français exprimant la contrainte subie afin qu’elle se retourne. Notons, évidemment, que, sur ce point, l’imparfait du subjonctif souligne en provençal l’hypothèse ou la tentative que l’infinitif du français efface. Remarquons en dernier lieu un autre écart : la marque « fasié vèire », littéralement « faisait voir », est effacée au profit d’un neutre « avait » qui ne peut pas souligner tout un processus d’entre-deux que produit le texte, celui qui permet au lecteur de s’interroger sur l’identité de la Bête et qui, en occitan, fait simplement voir et en français la caractérise et la renvoie simplement parmi l’humanité.

Moun chin Rasclet es aqui, alounga ras de mi pèd ; à moumen, aubouro la tèsto e niflo dóu coustat dóu bos, pièi s’amoulouno mai en tremoulejant entre soun péu mouisse. Entènde, deforo, pas bèn liuen, lou trepa lourdas dóu Vibre que sautejo, grèu, emé si dos cambo de davans agantado dins soun entravo.

Deman, en cercant, seguirai mai. La Bèstio a parti o bèn es morto. Franc d’acò, iéu l’atrouvarai. Desenant, d’aqui qu’ague destouca quauco-rèn, crese plus d’escriéure. Reprendrai lou cartabèu que se me vese à pourtado de ié marca de nouvèu.

D’aro-en-la, vole cerca e cerca de-longo, sènso maucor ni lassige ; maugrat que remene trop, veici quauque tèms, d’aquelo souco d’aubre, qu’emé sa racino doublo, l’endevenguère à l’errour, plantado pèr mita dins lou Grand Abime e que, l’endeman, lou Grand Abime l’aguè touto engoulido dins lou courrènt de la niue

Mon chien Rasclet est là, couché à mes pieds ; de temps à autre, il lève la tête et flaire du côté du bois, puis il se pelotonne en grelottant sous son poil humide. J’entends, au dehors, pas bien loin, la foulée pesante du Castor qui saute sur place gauchement, les deux jambes de devant prises, pour la nuit, dans une entrave.

Demain je continuerai à chercher. La Bête est partie ou morte. Sans cela, je la trouverai. Désormais, tant que je n’aurai rien découvert, il me paraît inutile que j’écrive. Je ne reprendrai ce cahier que si je me trouve en mesure d’y noter quelque circonstance nouvelle.

D’ici là, je veux chercher et chercher toujours, sans découragement ni lassitude ; bien que je songe trop, depuis quelque temps, à cette souche d’arbre à deux racines, que j’ai vue, un soir, plongée à demi dans le Grand-Abîme et que, le lendemain, la vase du Grand-Abîme avait dévorée27.

Les réflexions que nous faisons sur ce deuxième passage sont du même ordre. Elles paraissent mesurer l’écart, car elles signifient parfois en français ce que le texte original ne dit pas, ou, fait bien plus intéressant, tente d’y effacer certaines marques. Ainsi, le chien Rasclet « s’amoulouno mai en tremoulant entre soun péu mouisse », ressentant l’angoisse et la peur de son maître et, en son for intérieur animal, l’absence de la présence bestiale, traduit en français par « se pelotonne en grelottant sous son poil humide », ce qui indique plutôt une sensation de froid que de peur. Plus loin, le cheval « sautejo, grèu, emé si dos cambo de davans agantado dins soun entravo », expression rendue par « saute sur place gauchement, les deux jambes de devant prises, pour la nuit, dans son entrave ». La suffixation verbale en -eja introduit une notion de progressivité, d’intermittence ou d’atténuation dans le temps, ce que le « sur place » ne rend qu’imparfaitement. Si le terme « grèu » est traduit par « gauchement » et donne bien l’impression de la lourdeur du cheval, on doit s’interroger sur l’ajout en français de « pour la nuit » qui n’existe pas en langue d’oc. Cette remarque doit être associée à celle qui suit concernant la traduction de la dernière phrase du roman que nous ferons plus avant, mais remarquons également des écarts dans la version occitane : « Deman, en cercant, seguirai mai », traduit par « Demain je continuerai à chercher » simplifie la séquence en français : le découpage dessiné par la ponctuation souligne la temporalité, la recherche et la ténacité illustrée par le verbe « seguirai mai », que l’on pourrait traduire par : « Demain, en cherchant, je suivrai encore », autrement dit, « Demain, en cherchant, je poursuivrai ma tâche ». Laquelle ? Cela nous ramène bien sûr aux fondements de la signification de La Bèstio. Encore plus loin, la locution « à l’errour » est traduite par « un soir », ce qui ne peut pas s’accorder totalement avec la métaphore lexicale désignant ici le crépuscule, mais qui souligne en elle-même la confusion des formes, le trouble des sensations et cet entre-deux dont l’ensemble du récit est nourri. Certes, d’Arbaud utilise plus volontiers le terme « errour » qu’un autre mot, et l’on comprend bien pourquoi « calabrun » ou un autre terme n’aurait pas eu la même portée.

Revenons à la nuit. Nous avons vu qu’elle apparaît en français là où elle n’existe pas en occitan. Cette nuit est bien concrète ; elle figure le temps où le cheval est entravé pour qu’il ne s’échappe pas. Une autre nuit subit un effet inverse dans la dernière phrase du roman : « l’endeman, lou Grand-Abime l’aguè touto engoulido dins lou courrènt de la niue » ; ce passage traduit par « et que, le lendemain, la vase du Grand-Abîme avait dévorée » apparaît être d’une tout autre nature. Le français précise « vase », ce qui n’est pas mentionné en provençal, car l’appellation « Grand-Abime » suffit pour exprimer l’enlisement et la profondeur, la Bête étant d’ailleurs « engoulido », littéralement « avalée » dans cet autre monde qui n’est pas que vaseux, mais indécis, renvoyé à celui des profondeurs insondables et incertaines. Le texte français efface « lou courrènt de la niue » qui clôt emblématiquement le récit. De quelle nuit s’agit-il ? Elle est ici beaucoup plus métaphorique que celle évoquée en français pour l’entrave du cheval. Elle renvoie à la nuit de l’Être, à ce qui constitue, en forme de miroir et d’Autre-Soi l’identité de la Bête plongée dans la nuit éternelle des oublis et des disparitions. Pour d’Arbaud, cette nuit, toujours en mouvement dans ce « courrènt » est celle qui broie le Sujet-psychique et le ramène à sa fragilité devant la maladie – la tuberculose –, le destin et la douloureuse question existentielle des Êtres et des civilisations mortelles. Si même les dieux sont mortels, qu’advient-il des hommes ? Si d’Arbaud signifie cette nuit en provençal, pourquoi l’efface-t-il en français ? Que peut-on en conclure sur l’impériosité d’écriture qui pousse le Sujet psychique dans ses retranchements les plus secrets et les plus douloureux et qui fait, quand il y revient, qu’il ne peut plus, en quelque sorte, y revenir tout à fait. Il est clair que seule l’autotraduction peut signifier un cheminement intérieur qu’une simple traduction par un intermédiaire n’aurait pu engendrer. C’est bien parce que le Sujet-écrivain s’est inscrit dans ces deux langues qu’il peut mesurer et proposer l’écart, effacer en quelque sorte cette nuit métaphorique qui le poursuit et le tenaille, celle qui fait, entre « languisoun » et « errour », le nec plus ultra de l’œuvre arbaudienne, cet entre-deux du sens de la vie des hommes. Si d’Arbaud apparaît dans La Bèstio profondément ancré dans les arcanes de la disparition, il réside dans l’intermédiaire, dans cet entre-dous du monde où il peut être témoin de cette disparition, de ces déliquescences et dérélictions de l’être, témoin de l’engloutissement de la Bête dans le miroir du Grand-Abîme. C’est dans ce « courrènt de la niue » que se joue son destin, quête éternellement recommencée et que l’écriture représente par ce « seguirai mai ».

Comment considérer que l’autotraduction ne renvoie pas à l’inscription du Sujet-écrivain dans deux langues quand nous observons de tels écarts significatifs chez d’Arbaud ? Il ne faut pas pour autant en déduire que telle ou telle traduction serait fausse ou témoignerait d’un contresens, mais souligner les écarts pour ce qu’ils sont : la marque indélébile d’une inscription dans cette autre langue. Pourquoi ces écarts ? Il nous reste, dans un travail de plus longue haleine, à connaître ce qui caractérise ces différentes inscriptions. La « niue » nous donne peut-être une clé chez d’Arbaud : les occurrences, nombreuses, de cet entre-deux renvoient le lecteur vers l’indécision du monde, du paysage et de l’Être lui-même que la Camargue symbolise on ne peut mieux. Ce concept s’est certainement inscrit dans l’œuvre tout en restituant des souvenirs vécus et littéraires, tout un cheminement existentiel qui, on le sait, a été rompu par la maladie et le séjour à Montana, rendu impossible par la suite, d’Arbaud se contentant de brefs séjours et de postures révélant une nature profonde d’un Sujet. La nuit française est tout autre ; elle est sans doute réelle, s’associe aux mouvements célestes, à la noirceur et à la froideur, mais ne semble pas tout à fait s’inscrire dans la fragilité psychique de l’Être ou du moins ne semble pas nous y ramener, et, de toute évidence, ne s’inscrit pas dans le paysage camarguais. Or, c’est l’appropriation de ce paysage, à la fois vécue et projetée dans l’imaginaire dans un second temps, sa fonction sociale, littéraire et les résonnances qu’il entretient avec la psyché arbaudienne qui déterminent l’évocation de la déréliction des mondes et de l’Être dans laquelle la niue prend une importance considérable. De ce fait, la niue existentielle semble être inscrite dans et par la langue d’oc et se séparer ainsi d’une autre nuit française. Ce serait donc le sens de cet « oubli » dans la traduction qui n’en est certes pas un : laissons la niue dans son monde d’oc épouser la concrétion et la disparition de la Bête, comme celle de l’Être, car elle signifie dans la chair même du mot rendre compte de cette inscription du Sujet-écrivain dans les abîmes de son écriture.

La question du Moi-écrivain de Joseph d’Arbaud se pose donc avec plus d’acuité. Il semble que lalangue d’arbaudienne soit complexe, comme toutes celles des écrivains inscrits entre deux langues, quel que soit leur choix conscient. Prenons le cheminement à rebours : le texte d’arrivée de l’acte créatif issu de la psyché est en langue d’oc, mais il se projette en miroir dans une autre langue, le français. L’argument du développement du lectorat ne suffit pas à expliquer les versions françaises et de toute façon ne tient pas pour l’autotraduction. Le Moi-écrivain semble donc se diviser à son tour, du moins linguistiquement, car à la langue première d’écriture correspondant à un choix conscient, vient se superposer une projection vers une autre langue inscrite dans la psyché et qui, en quelque sorte, attend son tour. Cette langue n’existe pas en tant que telle, mais se façonne aussi en fonction des codes littéraires et culturels qui conduisent l’écriture. Ainsi, à une langue de la concrétude, à laquelle les écrivains d’oc semblent souvent associer leur expression, le français répondrait par les formes d’une abstraction. Rien n’est moins sûr, car le provençal de d’Arbaud, s’il ne lésine pas sur l’appropriation de termes camarguais, apparaît extrêmement étiré du point de vue de la syntaxe et tout aussi abstrait, si l’on considère cet aspect des choses, que le français. En ce sens, le Moi-écrivain d’Arbaud s’institue à la fois dans ces deux langues, s’inscrit donc dans ces langues, mais aussi entre elles, dans la propre jonction entre ces deux, cette matière noire linguistique indéfinissable et surtout insaisissable. C’est là où lalangue s’est ressourcée, c’est là où elle agit encore, non pas sur les langues, mais entre elles, dans le creuset où l’image psychique prend forme et où elle trouve dans la force du langage de quoi s’exprimer, qu’elle use de l’une ou de l’autre de ces langues. En ce sens, l’inscription du Sujet-écrivain dans la langue n’est qu’un accompagnement d’une manifestation bien plus profonde, ce qui, dans l’autotraduction, révèle le passage effectué entre lalangue et les langues. Les écarts observés, s’ils en sont du point de vue textuel, constituent la résultante de ce transport de la matière psychique lovée dans lalangue et trouvant leur propre expression dans les langues en présence, comme si le miroir tendu de La Bèstio dóu Vacarés ne se limitait pas aux profondeurs insondables du Grand-Abîme et à la déréliction de l’Être, mais résidait également dans les langues, entre les langues.

1 Caractéristique de ce numéro de Plumas, nous redevenons pleinement écrivain dans deux autres livraisons, celle de l’article de Christian Lagarde

2 Selon la définition qui en a été donnée par et pour Proust, celle du « Moi divisé » (Bizub 2006) et que nous avons essayé d’analyser chez Mistral (

3 Cf. notre article sur Mistral (Casanova 2019).

4 Concept lacanien désigne (nous simplifions), la langue de l’inconscient en amont de la construction linguistique et de ses codes. Sur ce concept et

5 Ce qui a été remarquablement analysé par Didier Anzieu (1980).

6 Comme par exemple dins la séquence : « Serà ben malaut » qui affirme la conditionnalité sans recourir directement au mode.

7 Par exemple : « ostau », qui donne « ostalet », puis « ostalon » et le composé « ostalonet » ou la dérivation suffixale verbale qui peut conduire à

8 Relativisons, car le français était pour ces deux écrivains d’origine russe une langue de culture fortement représentée dans leur milieu. Toutefois

9 Le cas de Beckett paraît abyssal, passant constamment de l’anglais au français, soit dans le cadre des autotraductions, soit dans celui des

10 L’édition de 1926 et les suivantes, chez Grasset, propose en couverture le seul titre français. Le titre en provençal est renvoyé aux pages

11 Sur la biographie de d’Arbaud cf. Jouveau 1984 et d’Arbaud 2025 pour des repères biobibliographiques et une bibliographie plus étendue.

12 Gasquet, dont l’œuvre poétique devrait être plus connue et étudiée, animateur infatigable de revues, témoigne dans un premier temps de sympathies

13 D’Arbaud 2025.

14 Les Mois dorés, 1896, 280 ; La Revue naturiste, novembre 1897, 105-106 ; La Méditerranée, ancien Littoral méditerranéen : journal hebdomadaire des

15 « En Remembranço dóu dilun 13 d’avoust 1894 », n° 133, 7 de setèmbre 1894 ; « Futura », Revue du monde latin, mars-septembre 1895, 368. « Gardi d’

16 « À mon ami Charles Reybaud », Aix Charité (poème distribué sur une feuille lors du carnaval de 1895) et Futura, Revue du Monde latin

17 1904, car avant une deuxième publication dans Prouvènço ! de Devoluy en janvier 1906, cette courte prose a été publiée dans une revue

18 Il reçoit pour ces poèmes le prix des Jeux floraux septénaires en 1906.

19 Un poème sans titre retrouvé dans les archives aixoises par Pierre Fabre et qui est relatif à la Guerre civile espagnole (D’Arbaud 2025, 371-375).

20 Jouveau 1984, 140. Ce roman est conservé dans le fonds d’Arbaud à la Bibliothèque Méjanes d’Aix-en-Provence. Seul un examen détaillé de ce fonds

21 Rapportée par Pic (2001, 144) : « Je vous adresse enfin la version française de la nouvelle provençale de d’Arbaud qu’il vient de me confier. »

22 Cf. pour une genèse plus approfondie de l’écriture de La Bèstio ce que nous en disons in Casanova 2024, 973 et sq.

23 Daniel Halévy (1872-1962), parisien, ami de Proust, collaborateur des Cahiers de la Quinzaine de Péguy, est le directeur chez Grasset de 1921 à

24 Pic 2001, 147, lettre à Daniel Halévy du 12 mars 1925.

25 D’Arbaud 1926, 76-79.

26 Cf. Casanova 2019.

27 D’Arbaud 1926, 274-275.

d’Arbaud, Joseph, La Bête du Vaccarès, La Bèstio dóu Vacarés, Paris, Grasset, « les Cahiers Verts », 1926.

d’Arbaud, Joseph, Obro Pouëtico, édition de Pierre Fabre, Jean-Yves Casanova et François Pic, Salinelles, L’Aucèu libre, Graveson, CREDDO-CPM, « Recaliéu », 2025.

Anzieu, Didier, Le Corps de l’œuvre, Paris, Gallimard, 1980.

Armana adouba e publica de la man di felibre pèr l’an de gràci et [sic] dóu bissèst 1964, Cavaillon, Imprimerie Mistral, novembre 1963.

Bizub, Edward, Proust et le Moi divisé. La Recherche : creuset de la psychologie expérimentale (1874-1914), Genève, Droz, 2006.

Casanova, Jean-Yves, Frédéric Mistral. L’Enfant, la mort et les rêves, Perpignan, Trabucaire, 2004.

Casanova, Jean-Yves, Frédéric Mistral. L’Ombre et l’écho, Paris, Classiques Garnier, 2016.

Casanova, Jean-Yves, « Les Traductions françaises de Frédéric Mistral : déplacements et occultations », Littératures, n°80, Toulouse, Presses Universitaires du Midi, 2019, 167-183.

Casanova, Jean-Yves, Le Roman en langue d’oc. Émergences et expansions (1840-1930), Pau, Aqua Aura, 2024.

Guyot de Lombardon, Chantal, Jouannaud-Besson, Magali, Marie et Joachim Gasquet. Deux écrivains de Provence à l’épreuve du temps, Aix-en-Provence, Académie d’Aix Éditions, 2011.

Jouveau, Marie-Thérèse, Joseph d’Arbaud, Aix-en-Provence, s. éd., 1984.

Milner, Jean-Claude, L’Amour de la langue, Paris, Seuil, 1978.

Pic, François, « Du Rapport entre les Lettres occitanes et l’Édition parisienne. Joseph d’Arbaud et les éditions Bernard Grasset », Wenn Ränder Mitte Werden. Zivilisation, Literatur und Sprache im interkulturellen Kontext, Festeschrift für Peter Kiirsch zum 60. Geburstag. Sonderdruck, Herausgegeben von Chantal Alobati, Maria-Aldouri-Lauber, Manuela Hager und Reinhart Hosch unter Mitarbeit von Wilhem Bliem, WUV, 2001, 137-150.

Sardin-Damestoy, Pascale, Samuel Beckett auto-traducteur ou l’art de l’« empêchement ». Arras, Artois Presses Université, 2002.

1 Caractéristique de ce numéro de Plumas, nous redevenons pleinement écrivain dans deux autres livraisons, celle de l’article de Christian Lagarde consacré à L’Enfuie et le témoignage que nous livrons. Qu’il en soit, en toute amitié, fortement remercié.

2 Selon la définition qui en a été donnée par et pour Proust, celle du « Moi divisé » (Bizub 2006) et que nous avons essayé d’analyser chez Mistral (Casanova 2004, 2016).

3 Cf. notre article sur Mistral (Casanova 2019).

4 Concept lacanien désigne (nous simplifions), la langue de l’inconscient en amont de la construction linguistique et de ses codes. Sur ce concept et le sujet plus général de la psychanalyse et de l’amour des langues nous renvoyons à Milner 1978.

5 Ce qui a été remarquablement analysé par Didier Anzieu (1980).

6 Comme par exemple dins la séquence : « Serà ben malaut » qui affirme la conditionnalité sans recourir directement au mode.

7 Par exemple : « ostau », qui donne « ostalet », puis « ostalon » et le composé « ostalonet » ou la dérivation suffixale verbale qui peut conduire à des inventions que nous assumons quand elles respectent les formes du système. Ainsi, rendre visite à son « felen » et s’en occuper induit « felenejar ».

8 Relativisons, car le français était pour ces deux écrivains d’origine russe une langue de culture fortement représentée dans leur milieu. Toutefois, il semble bien que cette langue ne fut pas « maternelle » au sens où on l’emploie de nos jours, mais celle d’une longue appropriation au fil des ans. D’autres écrivains, Kafka ou Canetti, posent un problème différent lié à leur milieu spécifique, pour Kafka celui de la « germanité » des Juifs praguois et pour Canetti celui du multilinguisme de l’Europe centrale.

9 Le cas de Beckett paraît abyssal, passant constamment de l’anglais au français, soit dans le cadre des autotraductions, soit dans celui des traductions (Sardin-Damestoy 2002). Les exemples de Nabokov et de Kundera obéissent à un cheminement plus chronologique lié à leur propre existence.

10 L’édition de 1926 et les suivantes, chez Grasset, propose en couverture le seul titre français. Le titre en provençal est renvoyé aux pages intérieures.

11 Sur la biographie de d’Arbaud cf. Jouveau 1984 et d’Arbaud 2025 pour des repères biobibliographiques et une bibliographie plus étendue.

12 Gasquet, dont l’œuvre poétique devrait être plus connue et étudiée, animateur infatigable de revues, témoigne dans un premier temps de sympathies anarchisantes (sans doute sur le modèle barrésien), puis adhère aux thèses de l’Action française. Il soutient le manifeste fédéraliste de 1892, s’engage dans la politique félibréenne. Il est l’auteur de poèmes provençaux à l’inspiration revendicatrice qui tranchent avec son œuvre française et qu’il aurait recueilli sous le titre Li Gusasso en vue d’une publication (Armana di felibre 1964, 33-35). Il publie notamment dans le journal La Sartan (6 février 1892), sous le pseudonyme de J. Clozel (le nom de sa mère), un poème intitulé « Cansoun de nèrvi – La Liberta ». (Guyot de Lombardon, Jouannaud-Besson 2011). Ce poème a été chanté par de nombreux groupes musicaux sans que l’identité de l’auteur ne soit pleinement dévoilée.

13 D’Arbaud 2025.

14 Les Mois dorés, 1896, 280 ; La Revue naturiste, novembre 1897, 105-106 ; La Méditerranée, ancien Littoral méditerranéen : journal hebdomadaire des villes d’hiver et de toute la région méditerranéenne : littérature, sciences, beaux-arts… décembre 1898, 19 ; Le Pays de France, 1899, 668-672.

15 « En Remembranço dóu dilun 13 d’avoust 1894 », n° 133, 7 de setèmbre 1894 ; « Futura », Revue du monde latin, mars-septembre 1895, 368. « Gardi d’ivèr », L’Aiòli, n°319, 7 de novèmbre 1899.

16 « À mon ami Charles Reybaud », Aix Charité (poème distribué sur une feuille lors du carnaval de 1895) et Futura, Revue du Monde latin, mars-septembre 1895. Vraisemblablement, car nous n’avons pas retrouvé ce premier poème.

17 1904, car avant une deuxième publication dans Prouvènço ! de Devoluy en janvier 1906, cette courte prose a été publiée dans une revue confidentielle comme l’atteste une lettre de Folco de Baroncelli : « C’est une merveille ; c’est un souffle de vent dans un mirage. Voir cela suffit pour ne pas regretter de mener une vie qui produit de tels résultats et je m’enorgueillis de voir que la Provence contient une pareille sève ; notre langue n’est pas encore morte. – Quel dommage qu’un chef-d’œuvre comme celui-ci soit enfermé dans un mauvais petit journal perdu ! Pour l’honneur et la glorification de notre cause, de telles perles devraient être divulguées et connues. Ceci est l’une des plus belles pages de notre littérature et vous verrez que je ne serai pas le seul à vous le dire. » (Jouveau 1984, 108-109). Nous n’avons pas retrouvé cette première publication.

18 Il reçoit pour ces poèmes le prix des Jeux floraux septénaires en 1906.

19 Un poème sans titre retrouvé dans les archives aixoises par Pierre Fabre et qui est relatif à la Guerre civile espagnole (D’Arbaud 2025, 371-375).

20 Jouveau 1984, 140. Ce roman est conservé dans le fonds d’Arbaud à la Bibliothèque Méjanes d’Aix-en-Provence. Seul un examen détaillé de ce fonds pourrait nous permettre d’en savoir plus sur le caractère inachevé de ce roman.

21 Rapportée par Pic (2001, 144) : « Je vous adresse enfin la version française de la nouvelle provençale de d’Arbaud qu’il vient de me confier. »

22 Cf. pour une genèse plus approfondie de l’écriture de La Bèstio ce que nous en disons in Casanova 2024, 973 et sq.

23 Daniel Halévy (1872-1962), parisien, ami de Proust, collaborateur des Cahiers de la Quinzaine de Péguy, est le directeur chez Grasset de 1921 à 1937 de la collection « Les Cahiers verts ». D’Arbaud y republie La Sóuvagino en 1929. La Bèstio porte le numéro 64. Auparavant, avaient été publiés Louis Hémon, dont Maria Chapdelaine est le premier titre de la collection, puis Joachim Gasquet, Pierre Lasserre, Louis Bertrand, François Mauriac, Jean Giraudoux, Henry de Montherlant et les anglo-saxons Robert Browning et Georges Moore. Cette collection accueille également le premier roman de Giono, Colline, en 1929. Jean-Louis Vaudoyer (1883-1963) est également parisien, mais s’est intéressé à la Provence dans de nombreux essais. Il publie la même année que d’Arbaud Beautés de la Provence dans « Les Cahiers verts ».

24 Pic 2001, 147, lettre à Daniel Halévy du 12 mars 1925.

25 D’Arbaud 1926, 76-79.

26 Cf. Casanova 2019.

27 D’Arbaud 1926, 274-275.

Couverture de la première édition de La Bête du Vaccarès de Joseph D’Arbaud, Paris, Grasset, 1926.