En recherchant sur Internet la graphie correcte de l’adage italien « traduttore, traditore », je suis tombé sur un site espagnol1, dont j’ai retiré une phrase qui m’a semblé pertinente : « la traduction parfaite n’existe pas, mais il en existe de bonnes, et bien entendu des mauvaises ». Par ailleurs, dans un autre paragraphe l’auteur précisait que la traduction a permis les échanges entre cultures : « il est indéniable que grâce à la traduction se sont établis des liens de connexion de par le monde et se sont trouvées rompues des barrières culturelles en vue d’unifier différents modes de pensée ou de conserver dans la mémoire globale les faits et manifestations qui ont donné lieu aux différentes cultures »2. Autrement dit, la traduction n’est guère qu’‘un mal’ nécessaire… l’est-elle ou le serait-elle ?
Alors, la traduction « serait-elle » un mal ? Considérer qu’il n’existe pas de traduction parfaite implique que la pensée de l’auteur dans la langue d’origine est, pour le moins, tronquée (sinon trahie) par le traducteur. La traduction « serait-elle » par ailleurs nécessaire ? En préalable il convient de poser le principe que la langue est le véhicule de la pensée d’un groupe humain. Si l’on considère qu’elle a contribué à « briser des barrières culturelles » et à s’ouvrir à d’autres cultures, la traduction est donc un outil permettant l’intercompréhension, l’échange entre des modes de pensée différents. Aussi, quoi qu’il en soit, j’estime que le traducteur doit être prudent, sans prétention, conscient des limites de son exercice.
Après avoir brièvement présenté mon parcours personnel et précisé d’où me sont venus les choix d’écrire en occitan et de m’« autotraduire », et avant d’aborder l’exercice lui-même de traduction, il m’a semblé nécessaire de poser un constat loin de tout a priori d’évidence : occitan et français sont deux langues passablement différentes. Puis, avant de conclure, s’agissant de la traduction de l’occitan vers le français, j’ai été amené à m’interroger d’une manière un peu provocatrice, sur la question de savoir ce qu’il en est du mythe de la « langue supérieure ».
Un parcours
J’écris en occitan depuis de nombreuses années. Enfant, j’ai appartenu à cette génération qui a été élevée en français. Mais le bain linguistique était pour moi celui l’occitan, que tout le monde parlait. Vers mes 20 ans j’ai voulu m’intéresser de plus près à cette langue pour jouer au théâtre en occitan. J’ai, alors, fort heureusement, bénéficié des « cours » de mon père et de mon grand-père et c’est rapidement devenu une passion.
J’ai chanté en occitan pendant des années avec mon épouse Roselyne. Nous avons enregistré six volumes depuis 1993, le dernier en date étant Pom pogo dom, un CD de chansons pour enfants. Nous avons interprété des chants traditionnels, bien sûr, mais aussi des créations personnelles dont j’ai écrit les textes et composé les musiques.
Des écrits littéraires ? Au cours de ces années de chant, j’ai toujours écrit, principalement des textes courts de type humoristique pour des revues occitanes comme L’Esquilon, publiée sous l’égide du Centre Culturel Occitan du Rouergue. Mais j’ai aussi écrit (et joué) de nombreux sketches.
Si la musique et le spectacle ont pris le pas sur l’écriture, je n’en ai pas moins publié un certain nombre d’ouvrages : La vida a costat (roman), Éditions de l’Escòla occitana d’estieu, 1981 ; La filha vestida de negre » (roman), Éditions IDECO 2005 ; puis, en éditions bilingues occitan-français, coup sur coup, aux Éditions « Édite-moi » d’Albi, De roge e de negre (nouvelles) 2022 ; Lo caval de la Viguièira (roman), 2023 ; Tres filhas (roman en 2 tomes) 2024.
Écrire en occitan
Enfant, j’avais déjà éprouvé le besoin de m’exprimer à l’écrit. Je devais avoir vers les huit ou neuf ans quand j’avais commencé à écrire de petites historiettes sur des carnets (que j’ai conservés)… en français. Alors, pourquoi, devenu adulte, avoir choisi l’occitan ? Une seule motivation : la colère !
Mon premier contact avec l’écrit de la langue remonte a priori à ma classe de Terminale. Cours d’occitan pour le bac : un petit groupe se forme. Notre professeur n’était autre que Roland Pecout (que je croiserai plus tard dans le cadre de nos activités occitanistes). Dans la classe, nous comprenions tous ce que le professeur disait et nous souriions à entendre cette langue hors du cadre « patois » de notre village. Dans ce sourire, il y avait de la gêne, de la honte, mais aussi une forme de surprise assez agréable : cette langue en ces lieux de savoir « académique » ! Quand le professeur s’est mis à écrire au tableau : nouvelle surprise. Cet écrit… pas facile à déchiffrer de prime abord, mais tellement digne : c’était évident.
À ma grande honte, je dois avouer qu’après le premier cours j’ai abandonné ! Il faut bien dire que j’étais un élève fainéant ! Plus tard, nouveau contact grâce aux disques de Claude Marti. Mais je me trouvais gêné. Il n’employait pas exactement les mots de mon village. On désignait par exemple le corbeau sous le vocable « gòrp », alors qu’il utilisait « corbàs ».
Puis vint l’opportunité de jouer au théâtre. Il s’agissait de l’une des pièces tirée du Teatre paisan d’Henry Mouly. Quelle n’a pas été ma surprise de lire ce texte ! J’y trouvais des verbes conjugués, j’y analysais une concordance des temps parfaite, un temps du passé dans la principale impliquant un subjonctif imparfait dans la subordonnée, des passé-simples, et je découvrais, à travers l’écrit, la richesse de l’expression occitane que je ne connaissais qu’à l’oral. Ce fut une sorte d’électrochoc. J’avais tout d’un coup envie de crier ma colère au monde entier : « Il y a erreur, c’est loin d’être un vulgaire patois ; c’est une langue, magnifique ! ». Dans le même temps et grâce en particulier aux cours par correspondance du Collège d’Occitanie de Toulouse, j’apprenais que nous étions les héritiers des Troubadours et découvrais, stupéfait, l’histoire de cette puissante langue de civilisation.
J’ai rencontré des personnes qui m’ont encouragé dans mes velléités d’écriture en occitan. Je citerai les deux plus fervents : rien moins que Henry Mouly et Léon Cordes. Je garde un souvenir ému de ma rencontre avec ces deux grands de la littérature occitane.
Je ne saurais définir ce qu’est « écrire » : ça me prend tout à coup… et toujours en oc… et il faut y aller !… Dans un premier temps, j’écris « au kilomètre », sans point ni virgule, sous pression, même si je sens que le texte n’est pas bon. Et par la suite, dès que possible, je m’y remets, et c’est là que commence le travail de sélection, à partir de quoi (pour moitié à la poubelle ou simples réglages de style) le texte devient intelligible. Tu as posé les personnages, qui peu à peu se mettent en branle, prennent l’initiative souvent à ton insu. Tu te trouves embarqué (personnages, atmosphères, situations) et tu vis avec, presque nuit et jour. Il y a des écrivains qui me disent souffrir, devoir s’isoler ; moi non, et je peux écrire en étant en famille, m’interrompre à tout instant s’il le faut, et reprendre de plus belle. Au moment de créer, je suis habité, comme en transe. Le lecteur éventuel, le public, la communication, ça viendra plus tard…
Le choix de m’autotraduire en français
J’ai d’abord écrit (chansons, sketches, nouvelles ou romans) seulement en oc, puis je suis passé à la prose bilingue par l’autotraduction. Aujourd’hui, quand l’un de mes livres est publié, il se présente en deux parties distinctes : en première partie, le texte en occitan, en deuxième partie, le texte en français. Il ne s’agit pas de la disposition page de droite/page de gauche. Le lecteur entreprend donc la lecture qu’il désire sans être gêné par un autre texte.
Dans mon parcours d’écriture, ce choix de l’autotraduction est récent. Mon premier ouvrage bilingue est le recueil de nouvelles déjà cité : De roge e de negre (2022). Pourquoi m’autotraduire en français, me direz-vous ? Tout simplement, pour communiquer.
Il se trouve que de nombreuses personnes autour de moi ne peuvent ni comprendre ni lire l’occitan. Ce sont des amis ou de simples relations. Mais j’ai bien envie de communiquer avec eux à travers mes écrits. Alors comment faire ?… Eh bien, faire ce que le chanteur occitan que j’étais a toujours fait, comme tous les gens de la chanson ou du théâtre occitan : expliquer quelques bribes en français pour accueillir le public non occitanophone. Comme déjà mentionné, j’ai écrit du théâtre. Quel casse-tête ! Il faut d’une part écrire en bilingue quelque chose qui « sonne bien », puis d’autre part communiquer, sur le thème « tout le monde peut comprendre » !
Depuis 2022, je collabore avec mon éditrice à la commercialisation de mes écrits. Travaillant à la rédaction de cet article, j’ai tiré une analyse de mes ventes personnelles. Considérant l’un de mes livres, j’ai dressé deux listes : ceux de mes lecteurs qui l’ont lu en occitan et ceux qui l’ont lu en français. Pour certains j’ai été amené à supposer ; j’ai ainsi pu avoir une marge d’erreur, que j’estime cependant légère. Le résultat obtenu fait apparaître : 62% d’acheteurs intéressés par le texte occitan ; 38% par le texte français.
Qu’en déduire ? Toute statistique (surtout modeste comme celle-ci) a beau être sujette à caution, je n’en tire pas moins cependant ces deux conclusions :
- me définissant comme un écrivain occitan, il n’est pas surprenant de constater que l’acheteur est majoritairement à compter dans le lot de ceux qui désirent lire cette langue ;
- malgré tout, si je n’avais publié qu’en occitan, j’aurais perdu plus d’un tiers de mon lectorat.
Aussi je ne regrette pas la publication bilingue, dans la mesure où elle m’a permis de partager mon écrit, donc ma pensée, mon intimité d’écrivain, avec un plus grand nombre de personnes.
Cela étant, j’ai souhaité savoir comment mes lecteurs ont réagi. À l’exclusion de ceux qui ont délibérément choisi l’une ou l’autre langue, j’ai été surpris de voir l’utilisation que certains avaient fait du bilinguisme :
- il y a ceux qui ont commencé à lire en occitan mais qui, devant la difficulté, sont passés au français. Parmi ce même groupe, certains ont par la suite repris l’occitan, faisant ainsi la navette entre les deux langues ;
- il y a ensuite ceux qui ont lu en français, mais qui, curieux de voir comment l’occitan pouvait rendre telle réalité, sont allés voir du côté de l’occitan.
J’en déduis, tout en restant modeste, la portée « pédagogique » que peut avoir l’édition bilingue. Mais la publication d’écrits occitans en version bilingue ne constituerait-elle pas un aveu de faiblesse de cette langue ? Ce serait ainsi reconnaître sa progressive disparition, l’absence de ces générations aujourd’hui éteintes qui, l’ayant eue comme langue maternelle, pouvaient (ou auraient pu) se tourner vers l’écrit en ne faisant qu’un petit effort. Une fois posé le paradigme de cette déperdition du lectorat purement occitan, la traduction en français serait donc un palliatif et par conséquent un aveu d’échec, le traitement d’une langue définitivement vaincue.
Je m’inscris en faux contre cette assertion. Le choix que je fais de l’occitan montre que j’aime cette langue et désire la valoriser en tant que langue de civilisation, luttant de ce fait contre cette éventuelle disparition.
L’exercice de traduction
La traduction est un exercice difficile voire périlleux, nous l’avons dit. J’avais pris plaisir, au cours de mes études universitaires, dans le cadre d’une UV d’Anglais « non spécialiste » (selon l’appellation convenue à l’époque) à travailler sur des versions. Le texte anglais devait être rendu en français. Il fallait bien entendu conserver rigoureusement son sens. Mais la langue d’arrivée, le français, devait être, comme pour le texte source, de belle qualité littéraire. Autrement dit, il fallait passer d’une langue à l’autre en respectant le style de l’auteur (et donc l’auteur lui-même). Et le fait de s’exprimer en français correct à l’arrivée comportait un risque de piège, si je puis dire. On ne devait pas trahir l’écriture. Exercice périlleux si l’on considère que le français est une langue bien éloignée de l’anglais. Mais il l’est aussi de l’occitan.
Expliquer comment je procède pour passer de l’occitan au français n’est pas chose facile. Tout simplement parce que quand je le fais, je ne m’analyse pas ! Je ne réfléchis pas spécialement à la méthode que j’emploie, peut-être parce qu’il n’y a pas de méthode en fait. J’avoue que j’agis beaucoup au feeling dans ce cas-là. Mais comment en tirer de grandes lignes ?
Ma première méthode a consisté à passer du texte occitan au français en cherchant à obtenir directement ce que je pourrais dénommer la « phrase française correcte ». Ayant procédé ainsi sur quelques lignes (un paragraphe), le texte français présente un aspect abouti – ce qui ne signifie pas que je n’y reviendrai pas par la suite. Je reviens alors à l’occitan pour vérifier la manière que les deux langues ont de « sonner » – je suis musicien et c’est sans doute pour cette raison que j’utilise souvent des termes de musique pour sentir ou analyser les subtilités dans l’écriture.
Après ce passage au français, il m’arrive quelquefois de constater que l’occitan, ma matière de base, n’est pas clair dans sa forme. Par exemple, lorsque l’expression de l’action décrite ou de la pensée du personnage (ou autre), n’est pas nette, éventuellement obscure, ce qui peut gêner la compréhension du lecteur. En tant que lecteur j’ai horreur de l’écrit au cours duquel l’écrivain reste flou. Souvent c’est par maladresse. Dans le courant d’un dialogue, par exemple on est amené à se dire : « mais en fait… qui parle ? ». On « perd le fil ». Il faut faire des retours en arrière, relire, ou, par exemple, calculer que c’est tel ou tel autre personnage qui dit telle réplique après avoir relu la dernière, cette fois clairement identifiée. Or, c’est à l’auteur d’être précis et de savoir mener son lecteur sans le perturber par une construction floue. Je ne parle pas là du fond de l’histoire, fond dans lequel l’écrivain a tout à fait le droit d’être flou si tel est son propos ; je mentionne bien entendu la forme à laquelle je peux être amené à reprocher de manquer de clarté inutilement, surtout quand cela n’apporte rien au fond.
Ainsi, si j’estime, à la suite de sa traduction en français, que le texte occitan n’est pas clair, je le rectifie pour le rendre compréhensible. Et l’inverse peut s’avérer vrai également, et tout cela m’apparaît d’autant plus que je fais sans cesse la navette entre les deux langues avant d’en arriver au texte définitif. Autrement dit, les deux langues qui sont les miennes « s’entraident » mutuellement. Rectifier le texte de l’auteur dans la langue d’origine, un traducteur n’a pas à se le permettre. Mais dans le cas particulier de l’autotraduction, il se trouve que les deux textes m’appartiennent, puisque j’en suis le créateur. Et une langue peut donc m’aider à rectifier l’autre quand la forme est maladroite. Je dois dire que cet échange entre les deux langues est un moment de pur bonheur. Le fait d’être bilingue, permet ce jeu de « ping-pong », et c’est vraiment passionnant.
C’est donc un exercice en deux temps : traduction, puis comparaison avec le texte de la langue d’origine et corrections diverses. J’obtiens alors, à mes yeux, le meilleur « rendu » possible dans chacune des langues.
Par ailleurs, je m’inscris bien évidemment en faux vis-à-vis de l’affirmation selon laquelle le français serait une langue supérieure, entre autres par rapport à l’occitan, affirmation que l’on peut trouver dans la bouche des détracteurs des langues de France autres que le français. Il m’a paru nécessaire de montrer l’ineptie d’une telle sentence dans l’étude de certains extraits de mon dernier roman.
À la recherche d’une méthode. Quelques exemples
Récemment j’ai essayé une autre méthode. J’ai commencé par traduire l’occitan d’une manière absurde, en faisant volontairement, du mot à mot. Pour autant que cela puisse se faire, bien entendu. En voici un premier exemple, tiré de Las tres filhas, tome 1, chapitre 1 : « Les arbres dansent » :
Extrait de texte occitan : (Il s’agit de la découverte d’une maison abandonnée)
Isabèla e Ludwig talhavan la rota, saca sus l’esquina. Caminavan sovent pels camins e pels bòsques. Tombèron dessús per còp d’astre. La pòrta badava. La butèron. Degun. De rantalats, de posca, la flaira vièlha de la cendra pudenta : èra pas agradiu per dire mas èra vuèg.
Approche de traduction littérale :
Isabelle et Ludwig taillaient la route, sac sur le dos. Ils cheminaient souvent par les chemins et par les bois. Ils tombèrent dessus par hasard. La porte baillait. Ils la poussèrent. Personne. Des toiles d’araignées, de la poussière, la vieille odeur de la cendre puante : ce n’était pas très agréable pour dire mais c’était vide.
Texte définitif :
Isabelle et Ludwig voyageaient à pied, sac au dos. Ils empruntaient souvent les chemins et marchaient à travers bois. Ils tombèrent dessus par hasard. La porte battait. Ils la poussèrent. Personne. Des toiles d’araignées, de la poussière, la puanteur de la cendre oubliée : ce n’était pas très agréable mais c’était vide.
La première approche apparaît simpliste. Cela semble relativement mécanique de conserver « cheminer » « par les chemins » « pour dire » etc. Le seul objectif est de rester dans l’esprit de la langue occitane. C’est un passage rapide ; je ne désire pas laisser le texte français en l’état ! Mais cela me permet de calquer la partition du texte occitan sur la partition future du texte français. Cela permet de faire le chemin de traduction en deux étapes, plutôt que de chercher à atteindre d’un coup la bonne syntaxe finale.
Cela étant dit, je ne suis aucune ligne de conduite stricte. J’emploie alternativement, peut-être selon l’humeur du moment, l’une ou l’autre de ces deux manières de procéder. Mais il me faut cependant préciser que quand j’écris, j’ai recours à plusieurs relecteurs/trices dans chacune des deux langues, et que j’ai coutume d’organiser avec eux/elles des séances de travail au cours desquelles nous dialoguons pour retenir la version jugée la meilleure.
Pour illustrer différentes façons d’opérer, je propose à présent d’analyser mon autotraduction d’un extrait du début du tome 2 du roman Tres filhas, chapitre intitulé « La cave ». À noter que l’italique dans la version occitane, le romain dans la version française concernent les passages traduits littéralement ; leur inversion (romain pour l’occitan, italique pour le français) correspond aux passages qui supposent une réélaboration du texte original occitan. Les chiffres renvoient à l’ordre des commentaires qui suivent.
Lo freg de la cava. I auriá de rats ?
A bèles moments Zelia daissa escapar de la boca un son estranh : gingola, mitat gemèc mitat plors, ni mai una mena de melodia sens cap ni centena.
Patís de formigas per las cambas a dich de bolegar pas. Totara i a pas tengut. D’assetada qu’èra s’es volguda alongar d’esquina. Aquel mascomèri de lièch (1), de tot lo rambalh de sa ferralhassa, s’es fotut a cridar, bramar, sarrabastalhejar (2). S’es tancada a mièg camin de la posicion recercada : cambas espandidas mas apiejada sul coide. Li demorava pas qu’a finir per se metre d’esquina, sonca que lo bruch… (3) Es demorada tot un brieu atal a se petar l’esquina (4) e lo braç. Puèi, ne podiá pas mai. A finit per cedir dins un cridal final de la saumieralha metallica (5).
Le froid de la cave. Y aurait-il des rats ?
Par moments Zélie se prend à laisser échapper de sa bouche un son étrange : elle gémit, moitié plainte moitié pleurs, comme une espèce de mélodie sans queue ni tête.
Elle souffre de fourmis dans les jambes à force de ne pas bouger. Tout à l’heure elle n’a pas tenu le coup. De sa position assise elle a voulu s’allonger sur le dos. Cette saloperie de lit (1), réunissant toute la capacité de nuisance de ses grincements, s’est mis à ferrailler, hurler (2). Elle s’est arrêtée à mi-chemin de la position recherchée : les jambes étendues mais appuyée sur le coude. Il ne lui restait qu’à se laisser tomber sur le dos, seulement voilà… le bruit… (3) Elle est restée un long moment ainsi à s’ankyloser le dos (4) et le bras. Puis, n’en pouvant plus, elle a fini par céder dans un ultime vacarme du sommier métallique (5).
Je me propose d’analyser successivement mes cinq choix de traduction divergente :
- (1)
J’ai rendu « Aquel mascomèri de lièch » par « Cette saloperie de lit ».
Le mot occitan « mascomèri » fait référence au domaine de la sorcellerie, de la magie (à partir de masc). Mais il relève aussi du juron. En français je n’ai pu garder que ce second aspect en utilisant un mot volontairement fort : « saloperie » : il y a donc là une perte partielle de sens.
- (2)
La suite de la phrase a donné lieu à des changements liés à la difficulté de rendre telle quelle en français l’expressivité dont est capable l’occitan.
Imaginons un instant une traduction littérale de « de tot lo rambalh de sa ferralhassa » en « de tout le grand bruit de sa ‘ferraillasse’ », ce terme que j’ai quasiment inventé ! J’ai préféré une forme française plus policée : « réunissant toute la capacité de nuisance de ses grincements », où le « rambalh » s’édulcore et la « ferralhassa » est rendue par le bruit qu’elle provoque. Mais on y perd en sonorité des doubles r et des lh.
Quant à « s’es fotut a cridar, bramar, sarrabastalhejar », de ce point de vue, la version française en « s’est mis à ferrailler, hurler » est plus faible et tronquée. La traduction littérale en « s’est foutu à crier, bramer » aurait été déjà presque vulgaire, mais comment rendre la complexité de sens de « sarrabastalhejar » ? Par « grand-bordel-bruyant » plus le suffixe - iser ?... J’ai préféré renoncer et considérer que le français a la capacité de donner la force au propos par d’autres moyens.
Une remarque au passage. Dans l’extrait (1), j’avais forcé la vulgarité avec « saloperie » pour « mascomèri » ; dans le (2), je compense en traduisant « s’es fotut » par « s’est mis ». Cela me permet, sur l’ensemble du texte, de retrouver la même force d’expression même si cela se trouve à des moments différents.
- (3)
Le point suivant est moins épineux : j’ai choisi de rendre « sonca que lo bruch… » par « seulement voilà… le bruit… ». L’expression de la restriction est formellement conservée (sonca /seulement), mais le « que », qui est censé introduire une subordonnée tronquée par les points de suspension, a dû être réinterprété en un « voilà » presque exclamatif, puis des points de suspension qui soulignent le rythme haché et rappellent précisément la subordonnée tronquée de départ.
- (4)
L’expression occitane « a se far petar l’esquina » n’a rien de vulgaire ; elle relève du registre familier. Par contre, la traduction littérale en « se faire péter le dos » ou « se péter le dos » penche plutôt vers le vulgaire. Ma traduction par « s’ankyloser » va, je l’admets, à l’opposé, vers la terminologie médicale.
- (5)
« Puèi, ne podiá pas mai. A finit… » aurait pu être traduit littéralement par : « Puis, elle n’en pouvait plus. Elle a fini… », mais j’ai opté pour : « Puis, n’en pouvant plus, elle a fini… ». J’ai préféré introduire le participe présent « pouvant », très usité en français, à la différence de l’occitan. À mes yeux, en tout cas, en sens inverse (en revenant sur l’original), cela aurait donné la forme francisée et très maladroite « Puèi, ne podent pas mai ».
Mais cette différence dans le passage d’une langue à l’autre va à mon sens plus loin, car elle oblige ici à une articulation différente des phrases. En occitan, l’énoncé suppose deux actions différentes, chacune authentifiée par un verbe conjugué : l’action de « pouvoir » puis celle de « finir ». De ce fait la séparation entre les deux verbes et le changement de temps verbal imposent le point, et donc deux phrases distinctes, alors que le choix du participe présent dans la version française permet d’éviter la rupture de la syntaxe par une simple virgule.
Il faut donc procéder au cas par cas, faire des arbitrages entre, non seulement ce que l’on perd, ou ce que l’on peut conserver du texte original, mais aussi ce que l’on est susceptible de gagner par rapport à celui-ci. En tant qu’autotraducteur, on a indéniablement les coudées plus franches que dans la peau d’un traducteur, mais tout est tout de même constamment à soupeser, à la fois pour que la traduction ne perde pas en qualité par rapport à l’original et pour éviter de créer un texte trop éloigné de celui de départ.
Conclusion
Quand on commence tout jeune à chanter, on utilise les réseaux, qui diffèrent d’époque en époque, mais qui tendent tous à accéder à la place parisienne… si l’objectif est de monter « en haut de l’affiche ». Quand on commence à écrire et qu’on choisit le français il faut (je le suppose) se plier aux fourches caudines des éditions nationales et envoyer moult manuscrits sans se laisser aller au découragement.
Quand on choisit de chanter ou d’écrire en occitan, on sait d’avance à quoi s’attendre ! On le fait par militantisme, par passion. Ce qui est sûr, c’est que l’absence de recherche d’un succès quelconque donnera toujours au musicien ou à l’écrivain la récompense suprême : pratiquer la langue qu’il chérit dans la seule recherche du plaisir de la pratiquer.

