Robert Lafont dans la collection Messatges, Dire (1957)

Jean-Claude Forêt

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Jean-Claude Forêt, « Robert Lafont dans la collection Messatges, Dire (1957) », Plumas [Online], 3 | 2023, Online since 23 June 2023, connection on 18 April 2024. URL : https://plumas.occitanica.eu/999

Dire, le deuxième recueil de Robert Lafont (1957), marque une rupture par rapport au premier paru en 1946, Paraulas au vièlh silenci. Ces 48 poèmes constituent déjà une somme poétique. Ils sont fortement structurés en deux parties qui reprennent le mot « dire » et indiquent les deux grands thèmes de l’inspiration : Dire l'amor li causas, c’est-à-dire l’éros heureux ou douloureux, qui permet une fusion avec le cosmos proche ou lointain, les fruits, le jardin, la mer, la médiatrice de cette harmonie fusionnelle étant la femme ; Dire l'òme lo sègle, soit le principe de réalité, ou plutôt d'une autre réalité, celle de la misère des hommes, et la nécessité consécutive de l'engagement et de l'action.

Dire, lo segond recuèlh de Robert Lafont (1957), marca una rompedura per rapòrt al primièr paregut en 1946, Paraulas au vièlh silenci. Aqueles 48 poèmas constituisson ja una soma poetica. Son fòrtament estructurats en doas parts que reprenon lo mot « dire » e indican los dos grands tèmas de l’inspiracion : Dire l'amor li causas, valent a dire l’eros urós o dolorós, que permet una fusion amb lo còsmos prèp o luènh, la frucha, l’òrt, la mar, la mediatritz d’aquela armonia fusionala essent la femna ; Dire l'òme lo sègle, es a dire lo principi de realitat, o puslèu d’una autra realitat, la de la misèria dels òmes, e la necessitat consecutiva de l’engatjament e de l’action.

Dire, Robert Lafont’s second collection (1957), marks a break with regard to the first one published in 1946, Paraulas au vièlh silenci (Words to the Old Silence). Those 48 poems build up a great poetic amount. They are highly structured into two parts which take back the word « dire » (say, tell) and point out the great two themes of the inspiration : Dire l'amor li causas (Telling Love, Things), i. e. the happy or painful eros, which allows a fusion with the near or far cosmos, the fruits, the garden, the sea, with the Woman mediating this fusional harmony ; Dire l'òme lo sègle (Telling Man, Century), i. e. the principle of reality, of another reality, the one of human miseries, and the consecutive necessity of committment and action.

Après Paraulas au vielh silenci, il faut attendre onze ans pour que paraisse en 1957, toujours dans la collection Messatges (mais dans la série Òbras), le second recueil poétique de Robert Lafont, Dire, qui est aussi la troisième œuvre littéraire de l'auteur. Entre temps en effet est paru un premier roman, Vida de Joan Larsinhac en 1951, mais aussi Mistral ou l'Illusion en 1954. Dire, qui rassemble des poèmes écrits entre 1945 et 1953, soit quatre ans au moins avant leur parution, marque une rupture avec Paraulas au vielh silenci. Il s'agit d'une œuvre de maturité, consciente de sa composition et de ses enjeux. Le ton n'est plus seulement élégiaque, mais frappe par sa diversité, comme en témoignent les titres des sections, dont la plupart donnent une définition générique des poèmes : Prelud, Cantilena, Legendari, Romances, Cantata, Òda, mais aussi les titres des poèmes : Cosmogonia ninòia, Proverbi, Flaüta sorna enamorada, Salut, Legenda, Pastorèla, Cançon, Interview d'un pescaire, titres dont le registre musical manifeste dans sa variété le désir d'explorer tous les genres et toutes les tonalités poétiques.

Le titre Dire est repris dans celui des deux grandes parties qui structurent le recueil et constituent déjà tout un programme : Dire l'amor li causas et Dire l'òme lo sègle, chacune divisée en six ensembles comportant la plupart plusieurs poèmes (le recueil en compte en tout 48). Ces deux titres suggèrent déjà les différentes directions qu'empruntera jusqu'à La Gacha a la cisterna l'écriture poétique de Robert Lafont et qui se réduisent à une opposition clairement formulée. D'une part l'amour, les choses, l’éros heureux ou douloureux, qui permet une fusion avec le cosmos proche ou lointain, les fruits, le jardin, la mer, la médiatrice de cette harmonie fusionnelle étant la femme. D'autre part l'homme, le siècle, le principe de réalité, ou plutôt le principe d'une autre réalité, celle de la misère des hommes, telle qu'elle s'exprime par exemple dans la superbe Cantata de la misèria dins Arle, et la nécessité consécutive de l'engagement et de l'action.

Ce recueil fortement structuré commence par une « ouverture printanière », qui donne d’emblée le ton dans son titre même : « Prelud sus un tèma de prima » / « Prélude sur un thème de printemps » (p. 7). Dans ce poème-prélude, la mélancolie de Paraulas au vielh silenci fait place à l’émerveillement. L’amour de la nature n’est plus douloureux, mais jubilatoire, et la nature elle-même, d’une immobilité solaire dans Paraulas…, s’anime dans ce recueil et s’y fait dionysiaque, se peuplant d’oiseaux et d’êtres bienveillants. En voici les tout premiers vers :

Sus la dralha au matin entre lo cèu floquejat de nívols e la ribiera espelofida de l’aura
ai rescontrat lo temps viradís que veniá.
Aviá la cara fisançosa e si mans esfolissián en passant li baranhas d’ont gisclavan entrefolits li vòus de sarralhiers...

Sur la route au matin entre le ciel fleuri de nuages et la rivière décoiffée de vent
j’ai rencontré le temps changeant qui venait.
Il avait le visage confiant et ses mains effeuillaient au passage les buissons d’où jaillissaient frémissants les vols de mésanges…

Les deux sections suivantes confirment cette entrée dans la joie, dès leur titre. Le premier des cinq poèmes de « Cosmografia ninòia » / « Cosmographie naïve » (p. 11) commence par évoquer la présence rassurante des bêtes minuscules encadrant la gaîté de la femme aimée :

Entre un luserp e un quinsard
ai trobat lo gost de ton rire

Entre un lézard et un pinson
j’ai trouvé le goût de ton rire)

Les quatre poèmes de la section « Li Castèus d’erba » (p. 19) chantent eux aussi le bonheur d’être présent au monde et la splendeur d’une nature non pas indifférente mais amie. La partie « Cantilena setòria » (cinq poèmes, p. 25), composée lors des années sétoises de Robert Lafont, évoque la beauté et les misères de la petite ville maritime en vers fortement rythmés (4+4, par exemple) qui rappellent parfois les rengaines populaires, comme dans le poème V, « Interview d’un pescaire » / « Interview d’un pêcheur », p. 31. La dernière pièce de la section (VI) s’achève sur un quatrain qui préfigure déjà La Gacha a la cistèrna :

Sant-Clar désir que non te pausas
mentre lo temps que cor lis èrmes
pica dau det subre li lausas
de la montanhas di cistèrnas.

Saint-Clair désir qui ne s'émousse
avec le temps qui court les landes
et frappe du doigt sur les dalles
de la montagne des citernes.

La section suivante, « Légendari de la dolor » (trois poèmes, p. 35), est sans doute assez ancienne, puisque le poème II fut publié en 1947 dans une revue catalane éditée à Paris. La tristesse du « rei malaut de sa jovença » (du roi malade de sa jeunesse) a été mise en musique par Guy Broglia, ancien élève de Robert Lafont à Nîmes1.

Disque Gui Broglia canta Robert Lafont, I.E.O, 1965.

Disque Gui Broglia canta Robert Lafont, I.E.O, 1965.

Pour clore cette première partie, « Ombra perfiecha » / « Ombre parfaite » (p. 41) célèbre en cinq poèmes la beauté de la nuit et de l’ombre.

Entre les deux grandes parties de Dire, Flaüta sorna enamorada / « Flûte sombre enamourée » (p. 51) est une sorte d’intermède en sept poèmes où Robert Lafont se livre au plaisir de conter, sur un ton parfois parodique, des légendes sans queue ni tête qui s’achèvent en rêverie poétique, des sortes de fantaisies narratives et musicales.

La deuxième partie de Dire, après une dédicace « a mis escolans » / « à mes élèves » (p. 73), se compose de cinq sections qui visent à dire « l’òme lo sègle ». C’est d’abord « La lenga d’òc » (p. 75) célébrée en quatre poèmes. Le premier commence par le fameux vers « Lo sol poder es que de dire... » / « Le seul pouvoir celui de dire » qu’on pourrait proposer comme épigraphe au recueil et devise à son auteur. Ici comme ailleurs chez l’écrivain, la langue est fortement érotisée (fin du poème I) :

Ma lenga es davant ieu
nusa coma una dròlla.

Ma langue est devant moi,
aussi nue qu’une fille.

Les trois poèmes de « Catalanescas de l’amistat » / « Catalanesques de l’amitié » (p. 81) témoignent de la passion que Robert Lafont éprouva très tôt pour la langue-sœur et le peuple-frère de Catalogne. Ils évoquent le poète Pons et quelques lieux emblématiques, « Sant Miquèu » et « Sant-Martin » (Saint-Michel de Cuixa et Saint-Martin du Canigou), et bien sûr Barcelone.

« D’òmes de tota mena » / « Des hommes de toutes races » (p. 87) témoigne en cinq poèmes de la misère humaine, d’une façon synthétique qui annonce La Gacha a la cistèrna : l’Espagne franquiste, les vicissitudes des peuples noirs, les étrangers plus ou moins clandestins, les malheurs des cinq continents, pour s’achever par un hommage au jazzman Mezz Mezzrow. On retrouvera ce personnage mythifié de chanteur noir, incarnant l’espoir contre la misère, dans les piroguiers des dernières pages de L’Icòna dins l’iscla.

Suivent « Dos romances » (p. 95), qui rappellent les poèmes à tendance narrative de « Flaüta sorna enamorada » et bien sûr les romances de Lorca : c’est d’abord l’évocation d’une Béatrice florentine, sans doute avatar de la Béatrice dantesque, incarnant sans grandiloquence la femme-guide et salvatrice ; c’est ensuite une scène de taverne dont le personnage principal est un enfant « que jogava de la guitarra » (qui jouait de la guitare).

« Cantata de la misèria dins Arle » (p. 105) conclut cette deuxième partie. Cet ample poème, d’abord publié en 1956 dans Les Lettres françaises, prend le contrepied des clichés félibréens sur la ville. Robert Lafont ne décrit pas une Arles fantasmée, mais celle qui s’offre à tout regard lucide, l’Arles inversée de la misère. Deux personnages, le Caraque et le vieil Arabe, incarnent l’un l’exclu de toujours, l’autre l’exploité des rizières camarguaises. Le poète Lafont excelle à retrouver le rythme et le ton des complaintes populaires qui disent la peine et l‘effort des hommes, comme les chansons traditionnelles de travail :

Lo ris es bas e ven dins l’aiga
soleu corona de mi lombs
lo ris es bas e ven dins l’aiga
ai l’idèa qu’es coma un plomb.

Le riz est bas pousse dans l’eau
soleil couronne de mes reins
le riz est bas pousse dans l’eau
j’ai l’esprit lourd comme le plomb.

Cantata de la misèria dins Arle, publié dans Les Lettres françaises, 11 octobre 1956

Cantata de la misèria dins Arle, publié dans Les Lettres françaises, 11 octobre 1956

Òda a Marselha (p. 121), qui clôt le recueil en marge des deux grandes parties, tente de résoudre leur opposition entre « l’amour les choses » et « l’homme le siècle », entre la jouissance de la nature et l’engagement dans les combats du temps. Résolution dialectique, cette ode est avant tout un hymne au désir, un désir prenant le visage d'une ville, avec ses laideurs et sa beauté, sa misère et ses bonheurs : « Es lo temps dau desir es lo temps de Marselha » / « C’est le temps du désir c’est le temps de Marseille ». Comme souvent, sinon toujours chez Robert Lafont, le désir s'investit dès les premiers vers dans des images concrètes, féminines, fortement érotisées :

Rosa d'auras molin di mars
liura una femna clavelada
i quatre alas de son désir
anuech vira sus Marselha.

Rose des vents moulin des mers
libre une femme clouée
aux quatre ailes de son désir
cette nuit tourne sur Marseille.

Ce poème, comme lo « Poëma a l’estrangiera » dans le recueil suivant, place la littérature mais aussi la revendication occitanes sous le signe du désir, de l'oblation et de l'ouverture à l'autre. Quant au recueil lui-même, il est peut-être le plus important de Robert Lafont, avec La Gacha a la cistèrna, celui qui aura le plus d’influence sur sa génération, sans parler des chanteurs, Guy Broglia et Jean-Marie Carlotti, qui mettront en musique certains de ses poèmes. Son destin connaîtra un rebondissement en 1974, quand Robert Lafont publiera chez PJ Oswald un nouveau recueil, Aire liure / Air libre, composé de 49 poèmes, un de plus que Dire, auquel il emprunte 18 poèmes, pour les réordonner et les mêler à de nouveaux selon une tout autre logique. 17 ans séparent les deux ouvrages et les temps ont bien changé, mai 68 est passé par là. Lafont se sert de Dire comme carrière : il en prélève des pierres anciennes pour bâtir une nouvelle maison...

1 On consultera à ce propos un extrait d’un film montrant les deux hommes en dialogue sur les remparts d’Aigues-Mortes, ainsi que les documents

1 On consultera à ce propos un extrait d’un film montrant les deux hommes en dialogue sur les remparts d’Aigues-Mortes, ainsi que les documents contextuels. Ces documents ont été rendus disponibles grâce à un projet en partenariat entre l’INA, le CIRDOC et les occitanistes de l’Université Paul-Valéry : https://fresques.ina.fr/borbolh-occitan-fr/fiche-media/Occita00099/gui-broglia-chante-lafont.html.

Disque Gui Broglia canta Robert Lafont, I.E.O, 1965.

Cantata de la misèria dins Arle, publié dans Les Lettres françaises, 11 octobre 1956