L’énumération de ces trois termes dans le titre de mon article peut surprendre, elle semble à première vue réunir des données relativement éloignées les unes des autres. Par ce petit texte, je voudrais montrer que les relations entre elles peuvent être au contraire assez étroites.
On peut prendre en considération le phénomène de la traduction en général de différents points de vue : de celui de la communication, celui de l’édition, celui de la réception, celui de la perfection artisanale et littéraire, celui de la politique, et – non en dernier lieu – de celui de l’économie, du profit qu’on espère en tirer. Cette liste pourrait être allongée encore. L’autotraduction devient alors un sous-ensemble de ce phénomène complexe de la traduction. Je voudrais commencer par quelques remarques – pas très originales – sur la traduction en général (cf. aussi Kremnitz 1998).
Par la traduction, des textes passent d’une langue d’origine à d’autres, élargissant de cette façon les possibilités de réception. En principe, le traducteur/la traductrice est tenu/e de1 rendre le texte source aussi fidèlement que possible dans la langue cible – mais où se situe le degré de cette fidélité ? Quelles stratégies employer pour y arriver ? S’y ajoute, pour les textes littéraires, une autre condition importante : celle de proposer dans la langue cible un texte dont le « ton littéraire » correspond le plus possible à celui du texte source (cf. Lafont 1995). On sait que c’est cette dernière qualité qui est le plus souvent discutée – et discutable, puisqu’il s’agit, au moins en partie, d’une question de goût.
D’autre part, tous les grands textes, qu’ils soient littéraires ou non, sont passés par la traduction, et s’ils sont vraiment importants, la plupart de leurs lecteurs les connaissent seulement à travers des traductions. Rappelons les exemples de la Bible ou des grands textes philosophiques ou littéraires2. Ces traductions proviennent d’autres personnes, en général des locuteurs de langues-cible. Dans le passé, c’étaient souvent eux-mêmes des écrivains3, aujourd’hui ce sont normalement des spécialistes de la traduction, formés explicitement à cette tâche4. Il y a une différence importante de statut entre les textes originaux et les traductions : si les éditeurs touchent peu aux originaux – sauf pour des cas où le texte de l’auteur n’est plus facilement compréhensible à cause de l’évolution de la langue –, il y a souvent des traductions multiples : souvent dues à de simples changements de mode langagière, parfois à l’évolution linguistique, parfois aussi à des raisons économiques, parfois à des évaluations différentes de certaines versions proposées (la question déjà évoquée du « ton »). Quant aux traductions littéraires : on connaît les discussions interminables, commençant en Allemagne par un texte de Friedrich Schleiermacher (1768-1834), datant de 1813 (et qui semble inspiré d’une réflexion de Goethe de la même année) sur la question de savoir s’il faut rapprocher le texte de la traduction du public ou si l’on demande un effort au public de s’approprier un texte qui décrit des réalités qui lui sont peu familières (cf. par exemple Albrecht 1998, 73-74). Un autre indice pour le statut minoré des traductions est la tradition des « belles infidèles », terme qui indique que des traductions s’éloignaient souvent assez du texte original, pour des raisons de réception tout à fait diverses d’ailleurs. Il est vrai que ces pratiques sont devenues plus rares de nos jours, mais surtout dans la littérature légère, disons de divertissement, elles n’ont pas complètement disparu5. Parfois, de nouvelles traductions sont devenues nécessaires en raison de la mauvaise qualité des anciennes. Tout cela explique en partie le fait que l’on retrouve souvent de nombreuses traductions d’un seul texte.
Les discussions sur le statut des traductions, surtout littéraires, sont interminables, surtout depuis la séparation (un peu absurde) de la traductologie de la linguistique ou des sciences du langage. Beaucoup de traducteurs revendiquent un statut comparable à l’original pour leurs traductions – qui cependant n’existeraient pas sans celui-ci. Se mêlent à ces discussions des raisons externes à l’œuvre littéraire – soit juridiques, soit tout simplement psychologiques – qu’il n’est pas nécessaire de développer ici. Il serait cependant intéressant de prendre en considération les positions de la praxématique, théorie de la linguistique proposée jadis par Robert Lafont, dans ce contexte (cf. Lafont 1978).
Il arrive aussi que des textes littéraires servent à des auteurs pour en tirer des textes nouveaux dont le statut n’est pas tout à fait clair : il suffit de penser au Parzival de Wolfram von Eschenbach (vers 1170-vers 1220) qui est un développement du Perceval de Chrétien de Troyes (vers 1140-vers 1190) où les changements et ajouts sont si nombreux qu’on peut plutôt penser que Wolfram a utilisé le texte de Chrétien pour en créer un nouveau. Bien sûr, nous sommes à une époque où le statut du texte original et la notion de droit d’auteur ne sont pas encore connus, où quiconque pouvait utiliser un texte existant en tant que carrière à exploiter pour ses propres idées. La situation est comparable en ce qui concerne l’utilisation que Johann Fischart (vers 1546-1591) fait du Gargantua de Rabelais (vers 1494-1553) : il en tire le roman Geschichtsklitterung qui utilise les matériaux de Rabelais, mais à des fins bien différentes. Cette dialectique n’est guère surmontable : finalement, c’est la réception dans une société concrète qui décide du statut d’un texte. L’évolution historique va vers la reconnaissance du statut de l’original (et par là aussi des droits d’auteur) – on en voit les étapes aux XVIIIe et XIXe siècles –, mais cela se passe à des niveaux assez différents : de nos jours encore on peut intervenir dans la présentation d’un texte considéré comme exotique, ces interventions pouvant aller assez loin, alors que cela ne semble plus guère être possible en ce qui concerne des textes provenant des grandes langues européennes (cf. Kremnitz 1998, 78-79 pour l’exemple des souvenirs du dernier empereur de la Chine).
Les textes qui circulent à l’aide de traductions contribuent également à construire une échelle de valeur et d’influence des langues. Les langues à partir desquelles on traduit beaucoup ont plus d’importance que les langues qui traduisent beaucoup de textes en provenance d’autres langues. Cette échelle est quelque peu paradoxale et, à la longue, elle se renverse. Car si l’anglais est actuellement relativement rarement langue cible de traductions, cela veut dire que du savoir important peut échapper aux lecteurs de cette langue (on a d’ailleurs l’impression que ce déficit est une des nombreuses raisons de la mauvaise interprétation de la situation dans les pays arabes par les États-Unis qui ont mené à l’agression de l’Irak en 2003). C’est surtout la regrettée Pascale Casanova (1959-2018) qui, à la suite de Pierre Bourdieu, s’est occupée de cet aspect (cf. surtout Casanova 2015).
La situation se complique dès qu’on s’approche de l’autotraduction. Ici, l’auteur et le traducteur sont la même personne. Il y a des auteurs qui pensent qu’une autotraduction dans le sens strict du terme n’est guère possible ; ainsi Robert Lafont dit en 1990 :
Encore ne s’agit-il jamais, ou presque, d’une véritable autotraduction : plutôt de deux entreprises parallèles, de deux interventions sur deux registres pour deux séries d’œuvres. (Lafont 1992, 35 ; cf. aussi Lafont 1996).
Or, le traducteur dépend bien du texte original, mais étant également son auteur, on lui concède en général tous les droits de l’auteur à la réélaboration du texte. L’auto-traducteur n’étant ainsi pas nécessairement lié à cette obligation de fidélité sus-mentionnée, il peut – en principe – développer son texte comme il veut. On connaît l’anecdote que raconte Jorge Semprún dans un entretien avec Gérard de Cortanze :
Un jour, parlant avec Carlos Fuentes, nous étions arrivés à la conclusion que j’administrais très mal mon fonds, mes fonds de tiroir … car j’aurais pu, toute ma vie durant, être vraiment l’homme d’un seul livre : je traduis Le grand voyage, en espagnol – et cela devient un livre qui s’enrichit, qui prolifère ou perd de sa substance – je le réécris en français, etc. (Cortanze 1981, 16)
De cette façon, l’auteur qui s’autotraduit semble échapper à l’obligation de la fidélité de la traduction. Mais jusqu’à quel degré ? De plus, s’élève bien sûr la question de savoir jusque quand on peut parler d’autotraduction et à partir de quand il est plus judicieux de parler de récriture6. On sait bien que les deux versions du livre de Semprún sur son expérience au Ministère de la Culture espagnol diffèrent par quelques détails qui donnent au lecteur des impressions quelque peu différentes, mais sont-elles déjà des récritures ? (cf. Tanzmeister 1996, Semprun 1993, Semprún 1993)
Cependant, il convient peut-être d’abord de se poser la question de savoir comment on devient autotraducteur. Il y a à cela une condition préalable : la maîtrise suffisante de la langue source comme de la langue cible. Certes, il n’est pas possible de mesurer vraiment cette compétence, d’autant plus qu’elle peut être mouvante au fil des expériences d’une vie. Mais sans posséder un certain niveau de la langue cible, un auteur ne pourra guère s’atteler à pareille tâche. Certes, il existe des auteurs qui ne maîtrisent qu’imparfaitement une des deux langues, mais ce sont des exceptions ; il convient d’ailleurs de faire la différence entre la maîtrise d’une langue et de la connaissance de ses conventions d’écriture. Cette maîtrise seule, on le sait, n’est pas suffisante, il convient surtout de se pencher sur les motivations possibles des auteurs à s’autotraduire. Ce sujet a déjà été traité assez souvent7, malgré cela il est peut-être utile d’en reprendre quelques éléments.
On ne sait pas très bien quand l’autotraduction est entrée dans les pratiques littéraires. Certains prétendent qu’elle est très ancienne, mais où en sont les preuves ? On en trouve quelques rares traces, pas toujours très fiables, dans l’Antiquité (surtout au début de l’emploi littéraire du latin, quand certains auteurs grecs commencent à passer à cette langue alors dominante). On peut supposer que l’appropriation du savoir et la traduction des textes anciens par les pouvoirs islamiques au moment de l’essor du khalifat comporte quelques exemples d’autotraduction8, et au Moyen Age européen il devait y avoir quelques cas. Santoyo (2013) pense que le premier auteur européen qui le fit de manière conséquente était Ramon Llull (vers 1232 ou 1235-1316, cf. Santoyo 2013, 25). Pendant la Renaissance, la poésie plurilingue devient, pendant un certain temps, une mode, ainsi on assiste aussi à l’apparition de certaines formes d’autotraduction (Kremnitz 2015, 53 sqq.). Elles doivent prouver la maîtrise ou la virtuosité des auteurs, et l’on peut considérer leur valeur communicative comme limitée. De cette façon, elle peut devenir une sorte de jeu littéraire.
Plus importantes sont d’autres motivations : celles des auteurs qui ont grandi dans une société plurilingue, le plus souvent en tant que locuteurs des langues minorées, et celles des auteurs qui ont migré, par leur propre volonté ou par force. Dans ces deux cas, les raisons pour faire entendre leurs voix et en même temps celles de leurs groupes respectifs sont davantage liées à des questions existentielles. L’autotraduction des locuteurs des langues minorées est en général antérieure à l’autre, celles des migrants. Elle évolue en relation, toutefois indirecte, avec l’établissement des États modernes et l’avènement du nationalisme en Europe. On peut donc observer son développement surtout à partir des Lumières et du XIXe siècle. Les autotraducteurs migrants apparaissent en général plus tard, quand ces migrations deviennent de plus en plus importantes. Comme conséquence logique, nous assistons aujourd’hui à une forte augmentation des textes autotraduits.
Les motivations pour les auteurs appartenant à des minorités sont en général multiples : ils veulent élargir leur audience, ils veulent faire entendre la voix de leur communauté dans la société majoritaire, pour revendiquer ses droits culturels et (plus tard) politiques. Ils veulent que l’on reconnaisse l’existence du groupe auquel ils appartiennent. Les grands écrivains des « petites » langues se font connaître par la traduction (ou ils restent dans l’obscurité). En ce qui concerne le domaine occitan, on sait bien que le succès de Mirèio de Mistral s’est produit surtout à travers la traduction de l’auteur en français bien que tous les spécialistes la jugent bien inférieure à l’original en occitan. Il serait facile de trouver d’autres exemples. Cela veut dire que l’autotraduction est toujours entre autres un acte de sociologie de la communication : il fait (potentiellement) entrer un texte dans un circuit de la communication intellectuelle et littéraire plus large, dans le cas idéal mondiale9. D’autre part, cette autotraduction montre la position de dépendance de la langue originelle de l’auteur. De là, le fait que la décision de l’autotraduction soit ambivalente : elle confirme la position de dépendance de la langue source, mais le refus d’y procéder risque de la priver d’une partie – qui peut être essentielle – de sa réception. Dans une perspective plus dialectique, elle peut exprimer le désir de sortir de cette situation de dépendance. Et de ce fait, elle est aussi un élément de politique linguistique (ou de glottopolitique, si l’on veut employer un terme revenu récemment dans les discussions et qui a subi des définitions quelque peu variables10). Roberto Bein insiste sur cette composante politique de l’autotraduction quand il écrit :
Por lo demás, el autotraductor no puede sustraerse al hecho de que, igual que un profesor de lenguas, es agente de una política lingüística en la medida en que está señalando, tal vez más que el traductor de textos ajenos, cuáles son las segundas lenguas a las que hay que traducir los textos, cuáles las equivalencias entre variedades, cuáles las relaciones entre lenguas, culturas y naciones. (Bein 2008, 28)
Ainsi, l’écrivain en langue minoritaire est toujours dans l’obligation de réfléchir s’il vaut mieux rester dans sa langue, avec le grand risque de passer inaperçu, ou de se traduire, la solution idéale étant naturellement qu’il y ait un intérêt externe pour une traduction. Mais elle est rare.11
Le cas des écrivains migrants est quelque peu différent dans le sens que leurs langues d’origine ne sont pas nécessairement des langues minorées. Il leur faut envisager l’autotraduction parce qu’ils ont changé de contexte linguistique. Nous pouvons distinguer deux raisons principales pour leur engagement : chercher personnellement l’accueil dans la société où ils se sont transportés et/ou faire connaître leur société d’origine dans cette société. Souvent, les deux motivations se combinent. Un exemple pour le premier cas est sans doute Vladimir Nabokov qui pendant les longues années de son exil à Berlin a maintenu le russe comme langue littéraire (ce qui lui a valu un manque de reconnaissance du milieu germanophone) mais qui presque aussitôt arrivé aux Etats-Unis a adopté l’anglais, reprenant même certains textes publiés auparavant (cf. Blum-Barth 2021, 223-297). Les exemples du deuxième groupe sont nombreux, quoique en général moins connus (cf. par ex. Codina Solà 2018). Ce groupe connaît quelques précurseurs dans les sociétés de la Renaissance, il devient plus nombreux à partir de la Révolution française quand l’exil politique de membres des groupes supérieurs des sociétés commence à devenir une pratique plus courante. Un exemple bien connu en est Henri Heine ; leur nombre augmente peu à peu, et les migrations récentes y ont contribué beaucoup. Là aussi, nous avons à la fois un phénomène de sociologie de la communication – faire connaître les préoccupations des émigrés dans les sociétés respectives d’accueil – et un élément de politique linguistique – propager l’existence de la langue d’origine.
Il résulte de cette petite promenade que toute autotraduction est en même temps un phénomène de sociologie de la communication qu’il convient d’analyser également sous cet aspect et un fait de politique linguistique, même si les auteurs n’en sont pas toujours conscients. Il serait bon de ne pas négliger ces aspects, si l’on analyse les textes et leur contexte.
