Fau un desòrdre
Per metre un òrdre
À l’enseigne de Mirèio : une “tradition” poétique félibréenne
L’autotraduction du texte (littéraire) en occitan vers le français possède bien sûr une histoire. En gros, on peut dire, que cette histoire a commencé dans la première moitié du XIXe siècle, et, plus précisément, quand, en Provence, sous l’impulsion des premiers félibres, et d’abord des plus remarqués d’entre eux, un mouvement renaissantiste s’est mis en place et a choisi, pour illustrer et défendre une langue, la langue d’oc, encore appelée, pour cette raison même, langue provençale. La littérature, à l’image de la littérature française et des autres littératures européennes, devient pour Frédéric Mistral (Maillane, 1830-1914), Théodore Aubanel (Avignon, 1829-1886) et quelques autres, dans le sillage de Joseph Roumanille (Saint-Rémy-de-Provence, 1818-Avignon, 1891) et de ceux qui avaient commencé d’œuvrer en ce sens, un enjeu majeur. La littérature, et, d’abord, la poésie, et plus exactement la poésie la plus prestigieuse, celle qui se veut fondatrice, sinon d’une nation, en tout cas d’une ambition nationale.
Couverture de la quatrièle édition de Mirèio, Paris, Charpentier, 1865.
La publication de la Mirèio (1859) de Mistral, à cet égard, marque une date, celle d’un commencement, ou plutôt d’un re-commencement. Car Mirèio, première pierre de l’édifice en cours de préfiguration, est aussi, et ne peut être aussi, secondairement mais inévitablement, que Mireille. Car qui lirait Mirèio, sans l’appui en miroir du français, et, plus encore, qui pourrait en parler et en faire parler sinon la plus haute critique du temps, celle qui ne peut se faire qu’en français, dans le Midi bien sûr, mais surtout là où les hiérarchies littéraires et esthétiques sont conçues et reconnues : à Paris et dans les milieux littéraires qui comptent ? Et qui, dans ces conditions, pourrait rendre lisible la langue d’oc ainsi haussée au niveau de l’écriture contemporaine en français, en l’accompagnant d’une version française fiable et acceptable, sinon les écrivains eux-mêmes ? On sait que Mistral, s’il mit plusieurs années à concevoir et à rédiger le texte original de son poème en forme d’épopée, dut aussi, pour parfaire ce qui était son premier chef-d’œuvre, prendre vers la fin le temps qu’il fallait encore pour en rédiger un équivalent en français. Claude Mauron, le biographe scrupuleux et toujours indispensable du Maillanais, note simplement, dans les pages qu’il consacre à l’« Achèvement de Mirèio » qu’en 1858 « il s’attelle au labeur, qu’il juge fastidieux, de la traduction de Mirèio » (Mauron, 1993, 130). Travail fastidieux, certes, mais travail auquel il convenait absolument de se soumettre1. Si la mise en chantier, dès avant la parution de Mirèio, d’une autre pièce maîtresse de l’édifice des félibres, fut celle, pas toujours aisée, de l’Armana prouvençau en 1855, avec Aubanel d’abord, puis très vite, avec Roumanille, c’est parce qu’aux côtés de la « divine poésie », nécessairement bilingue, il était nécessaire, en Provence même, de mettre très vite en circulation une publication d’éducation populaire, sans traduction cette fois, où poésie et prose, dans des genres bien plus courts et partant plus immédiatement accessibles, chercheraient à atteindre les usagers quotidiens de la langue sans aucune sorte d’intermédiaire (Mauron 1993, « L’Almanach », 11-112).
Quoi qu’il en ait été en fait, c’est Mirèio/Mireille qui donna alors le ton de l’autotraduction. En 1859, à l’enseigne de Roumanille à Avignon, et des presses de l’imprimerie de François Seguin, le poème de Mistral vit le jour, « avec la traduction littérale en regard ». Un élan était pris, un modèle, par la même occasion, était fourni, que Mistral et d’autres allaient suivre, malgré la lourdeur de la tâche : celle de l’édition bilingue, procurée par l’auteur en personne. Quelques années auparavant, en 1852, la grande anthologie intitulée Li Prouvençalo, poésies diverses recueillies par J. Roumanille, avait déjà donné le ton de cette renaissance poétique, à laquelle avait d’ailleurs déjà participé le jeune Mistral. Longuement préfacé (en français) par un éminent professeur de littérature française de la faculté des lettres de Montpellier, Saint-René Taillandier (Paris, 1817-1879), cet épais volume de plus de quatre cents pages était unilingue et seul un glossaire final permettait au lecteur éventuel seulement francophone de tenter de pénétrer dans cette vaste somme poétique renaissantiste.
Avec Mirèio, un pas était franchi : français et provençal (français et langue d’oc) étaient en quelque sorte mis sur un certain pied d’égalité. Et cette égalité, toute théorique qu’elle fût, faisait de la traduction, en l’occurrence de l’autotraduction, une voie d’accès à un lectorat nouveau et décisif : celui de la critique nationale française. Ce « labeur jugé fastidieux » est cependant ressenti comme une tâche obligatoire, et désormais Mistral s’astreignit à la mener à bien, jusqu’à sa dernière grande œuvre poétique, Lou Pouèmo dóu Rose. De la même façon, il donna une version française de son chef d’œuvre en prose, Moun espelido. Memòri e raconte (Mauron 1993, « Publication de Memòri e raconte », 336-339) qui, ironie du sort, parut avant même l’ensemble de la version originale, dans les Annales politiques et littéraires…
Dans le sillage de l’exemple mistralien, d’autres textes majeurs parurent en version bilingue. On se contentera de mentionner le premier des grands recueils poétiques de Théodore Aubanel, La Mióugrano entreduberto / La Grenade entrouverte, qui fut publié en 1860 à Avignon chez J. Roumanille éditeur, en version bilingue (« avec traduction littérale en regard »), avec une préface (en prose) de Mistral également bilingue. Rien n’indique explicitement que cette traduction est de l’auteur2, mais rien n’indique non plus le contraire. Et dans la liste, en début d’ouvrage, des établissements dans lesquels il est possible de se procurer le livre, figure d’abord Paris, avec quatre adresses, et viennent ensuite, outre Avignon où le livre a été imprimé (au soin des ateliers Aubanel), une petite dizaine de villes strictement provençales, plus Nîmes et Montpellier. Corinne Lissalde, à qui rien de ce qui concerne Aubanel n’est étranger3, m’écrit, et je l’en remercie, que dans ses échanges de correspondance avec son ami et confident Ludovic Legré (Marseille, 1838-1904) l’écrivain avignonnais « se montre toujours très préoccupé de la qualité de sa traduction française, incitant Legré à la modifier sans justifier ses changements ». Ce qui incite à croire que le poète de la Mióugrano prenait sans doute davantage d’intérêt que Mistral à élaborer, seul ou sous le regard de ses amis ou confrères en poésie (Mistral ?), la version française de ses recueils.
Ce bilinguisme n’est à ses débuts jamais commenté ni explicité : il apparaît comme une nécessité pratique, destinée à faciliter la lecture des textes, mais aussi, implicitement et surtout, comme un outil d’intervention sociolinguistique. La langue d’oc se mesure au français pour montrer qu’elle est en capacité de l’égaler, comme outil littéraire, mais aussi, plus largement, comme langue désormais instituée par ce que l’on appellera plus tard le droit de chef d’œuvre. Le lyrisme épique de Mirèio comme le lyrisme tout court de la Mióugrano aubanélienne, n’ont rien à envier à ceux que d’autres langues, et d’abord le français, sont capables de produire. Cela n’est pas dit, mais cela va sans dire. Ce modèle, néanmoins n’est pas universel : il est aisé de constater que toutes les œuvres suscitées par le Félibrige, ses émules voire ses opposants ici ou là, ne le suivent pas. Les investissements, intellectuels autant que financiers, que cela demande sont la cause de ce qui est sans doute moins un refus qu’une incapacité.
Ajoutons dès maintenant que ces autotraductions de l’occitan vers le français n’ont fait l’objet que de très peu d’études4. On a pu s’intéresser, par exemple, aux traductions « littérales » de Mistral, pour en proposer des évaluations, qui semblent d’ailleurs ne pas aller dans le même sens. Mais rien de systématique. De telle sorte que nous ne disposons d’aucun inventaire des textes d’oc autotraduits en français, et donc, encore moins, de tentatives pour mesurer, à partir de l’établissement du Félibrige, l’importance de ces essais. Disons qu’on ne les connaît que par expérience, et qu’on serait bien incapable pour la grande majorité d’entre eux d’en dire quoi que ce soit d’argumenté… Si s’autotraduire revient, comme il vient d’être suggéré, à faciliter l’accès de ce que l’on a écrit en occitan à des lecteurs ignorant tout ou partie de cette langue, qu’ils exercent ou non des fonctions critiques susceptibles de rendre compte des œuvres dans des publications en français et pas seulement dans des revues rédigées en occitan ou lues essentiellement par des lecteurs habituels de cette langue, nous ne savons pas grand-chose en fin de compte de l’usage qui a pu être fait de ces traductions. On se contentera donc d’approximations hasardeuses pour tenter d’appréhender un corpus dont les règles de constitution échappent et pour proposer, au mieux, quelques remarques au sujet de cette activité.
Couverture de La Bête du Vaccarès, Paris, Grasset, 1926.
Constatons d’abord que le modèle félibréen des premiers temps a perduré sans cependant s’imposer. Mistral, dont l’œuvre s’est inscrite stratégiquement dans une dialectique Paris-Province n’a à peu près jamais cédé à son abandon. Les éditions de son œuvre poétique chez Alphonse Lemerre en témoignent. Comme témoignent de la reprise de ce modèle les éditions bilingues des œuvres poétiques, et plus encore en prose, de Joseph d’Arbaud (Meyrargues, 1874-Aix-en-Provence, 1950). Si la poésie de cet auteur est éditée en Provence, certains de ses récits en prose ont pris, jusqu’à un certain point, la suite de Mistral : La Bête du Vaccarès et La Sauvagine, ainsi, ont été publiés chez Grasset, respectivement en 1926 et en 1929, en édition bilingue, avec une fortune nettement plus avérée pour le premier titre, repris par la suite dans la collection « Les Cahiers rouges » (dernière édition : 2007). Mais il s’agit là de cas assez particuliers. Si l’on s’en tient, pour la seule prose, aux textes recensés et commentés dans la somme récente de Jean-Yves Casanova (Casanova, 2024), on remarque que le corpus considéré, exhaustif dans la mesure du possible pour la période considérée (presque un siècle), comporte essentiellement des œuvres publiées (ou non d’ailleurs, car restées plus ou moins longtemps à l’état de manuscrits), à l’origine, dans leur seule version d’oc.
Du côté de la poésie, la situation semble assez différente, aussi bien pour la période étudiée par Casanova que pour les périodes suivantes. Avant de revenir à la question de la prose, un détour par la production poétique peut aider à mieux mesurer les enjeux que suppose la pratique de l’autotraduction de l’occitan vers le français. On trouve bien sûr des recueils de poésies avec la seule version originale d’oc, mais chez les principaux éditeurs qui font de la poésie l’une de leurs préoccupations centrales, l’existence d’une traduction en français semble avoir été la plupart du temps conçue comme une obligation, sur le modèle mistralien.
Messatges, ou l’incohérence de l’occitanisme
Ainsi, la collection Messatges, créée en 1942 par la Société d’études occitanes, est inaugurée, choix à la fois significatif et néanmoins un peu surprenant, par une anthologie de textes de Josep Sebastià Pons (Ille-sur-Têt, 1886-1962), Poésies catalanes, avec version française en regard. La quasi-totalité des fascicules (ou volumes, dans la série « Òbras ») publiés par la suite ne déroge pas à cette règle. Le français est la règle, et il s’agit dans presque tous les cas d’autotraductions, bien que cela ne soit pas explicitement formulé. Aucun auteur ne semble avoir songé à confier à un traducteur autre que lui-même cette tâche. On relève cependant quelques très rares fascicules dépourvus de traduction. Ou pourvus d’une version française qui n’est pas l’œuvre du poète. Ces exceptions ne manquent pas d’intérêt5. Est ainsi dépourvu de traduction française le n° 19 (1954) de la collection, Ac digas pas. Poèma ante-catar de Denis Saurat. Une feuille encartée signée de René Nelli (« Au lecteur ») explique et justifie la singularité de ce mince ouvrage (14 p.). « Un homme de notre temps a saisi – comme naguère les surréalistes – l’une des manifestations de l’Esprit inconscient, de l’Esprit en dérive à travers les mondes et le Passé ». La conclusion de cette présentation est sans appel : « Traduire ce texte en français serait le trahir ».
Couverture du recueil Chausida de Jòrgi Rebol, collection Messatges, 1965.
Deux autres recueils attirent aussi notre attention, d’une autre façon. Le premier est celui de Jòrgi (Georges) Reboul (Marseille, 1901-19936), qui marqua son entrée dans le monde proprement occitaniste, après avoir été l’un des disciples parmi les plus remarqués de l’animateur provençaliste de la revue Marsyas, Sully-André Peyre (Le Cailar, 1890-Aigues-Vives, 1961) avec la publication d’une anthologie de son œuvre poétique. Cette anthologie, intitulée Chausida (« Choix »), précédée d’une remarquable présentation d’Andrée-Paule Lafont, constituait le n° 35 (1965) de la collection. Quoique publié dans des circonstances compliquées7, ce recueil bénéficia d’un triple tirage (deux séries d’exemplaires sur beau papier) et le troisième, plus ordinaire, réalisé par le maître-imprimeur Reboulin d’Apt. Autre particularité notable : la traduction française en regard du texte provençal n’était pas de Reboul, mais d’un poète français de grande réputation, Jean Malrieu (Montauban, 1915-1976) : « amb una interpretacion francesa de Jean Malrieu, Prix Apollinaire ». Auteur d’une thèse sur Reboul8 et d’articles à son sujet, François Courtray a étudié ici même avec minutie la genèse de ce recueil et en particulier « La question des traductions » (Courtray 2023), mais il n’a pu trouver d’informations concernant le choix de Malrieu comme « interprète » du poète marseillais. Reboul ne voit pas d’intérêt à cet exercice de mise en français (« Cresiéu qu’èron pas necito. E mi n’en foutiéu !!!! »). Ces traductions en outre, semblent lui poser beaucoup de problèmes. Comment a-t-il été décidé de recourir à Malrieu, et à quelles conditions ce dernier a-t-il accepté cette tâche sans doute exaltante mais risquée ?
Aucun document ne fournit les clés de cette (relative) énigme. Sinon le fait, comme le souligne Courtray, que Reboul et Malrieu s’étaient connus à Marseille au moment de la création d’une revue qui marqua le renouveau de la poésie en France dans les années 1940, Action poétique. Une revue qui accueillit dans ses premières livraisons des poètes d’oc, dont Reboul mais aussi Robert Lafont, Serge Bec et quelques autres. Les deux poètes, Reboul l’aîné et Malrieu le cadet d’une quinzaine d’années, avaient sans doute continué à se rencontrer à Marseille même où Malrieu demeura jusqu’au milieu des années 19709, avant de s’établir, ayant pris sa retraite en 1975, à Penne-de-Tarn où il avait acquis une maison « de vacances ». On retiendra que Reboul avait ainsi permis que soit transgressée une des règles de « Messatges », celle de l’autotraduction, que Reboul avait cependant pratiquée quand plusieurs recueils signés de son nom avaient paru, avant la guerre, à l’enseigne de Marsyas10. Par la suite, d’ailleurs, c’est à un autre poète d'oc, Jean-Marie Petit (Béziers, 1941-Montpellier, 2020), que Reboul confia le soin de procurer une version française de ses poèmes11. Une dernière remarque. On ne sait pas si les lecteurs de Jean Malrieu, et il en y en a, connaissent son interprétation des poèmes de Reboul, qui fait aussi partie de son œuvre. Reboul, en tout cas, discrètement mais sans hésiter, après la disparition prématurée et inattendue de Malrieu, a su lui rendre la pareille : dans le n° 24-25 (À Jean Malrieu, printemps 1978) de Sud, revue que Malrieu avait fondée et qu’il dirigeait, p. 33, on trouve une rubrique « Permanence de la voix » qui comprend trois textes de Malrieu. Le troisième de ces textes (dont un inédit), en occitan seulement, s’intitule Lo Bel estiu. Il s’agit d’un poème de Malrieu au bas duquel on lit : « Joan Malrieu/ de Pena-de-Tarn/ (Pres Apollinari) / (adaptacion de Jòrgi Reboul12) ».
Autre exemple de version française confiée à un traducteur : celle du premier recueil de Jean Larzac (Jean Rouquette), Sola Deitas. Camin de Crotz de Joan Larzac (n° 31, 1963) : « Version francesa d'Ives Roqueta ». C’est donc le frère aîné de Larzac, Yves Rouquette (Sète, 1936-Saint-Affrique, 2015) qui s’est chargé de mettre en français le texte occitan de son cadet, établissant de la sorte une forme de dialogue poétique fraternel mais sans concession entre lui et Larzac. Un dialogue qui s’est d’ailleurs poursuivi, comme l’a montré, à propos du premier recueil de Larzac et de Messa pels pòrcs (1969), Élodie de Oliveira dans un volume de la Revue des langues romanes consacré à Jean Larzac13. Et sans aucun doute au-delà. Remarquons que dans le volume publié en 1986 de l’Òbra poëtica, « traduction française en regard », de Joan Larzac (Institut d’estudis occitans, « Messatges » n° 64, comme indiqué à la p. 2 de couverture), le nom d’Yves Rouquette n’apparaît pas comme traducteur en français de Sola Deitas (p. 7-71). Ce gros livre (462 p.) à la couverture d’un bleu profond fait alors écho à celui d’Yves Rouquette (même format, mais couverture rouge) édité à l’enseigne de « Messatges » (mais sans mention d’un numéro d’ordre dans la collection) par l’Institut d’estudis occitans en 1988 : L’escritura publica o pas (poèmas 1972-1987). Traduction française en regard, 398 p. Dialogue toujours, donc, par ces deux recueils récapitulatifs de même format et de présentation similaire (la quatrième de couverture, la mise en page, etc.) qui se font écho jusque dans leur aspect matériel et le recours dans les deux cas à l’imprimerie nîmoise de la SARL Barnier, 4 rue des Lombards. On relèvera cependant que rien dans le volume de Larzac, comme d’ailleurs dans celui d’Yves Rouquette, ne mentionne qu’il s’agit d’une autotraduction. Et que dans l’Òbra poëtica de Larzac, le nom d’Yves Rouquette comme traducteur de Sola Deltas a disparu.
Si l’on explore les recueils publiés à la fin de la période prise en considération dans les deux livraisons de Plumas qui sont consacrés à Messatges, on constate que, outre celui de Saurat dès 1954 pour des raisons assez spécifiques, d’autres recueils14 ont eux aussi abandonné la « traduction française en regard » : ceux de Joan-Baptista Seguin Aiga de Nil (n° 37, 1966), de Joan Larzac Contristòria (n° 38, 1967), de Felip Gardy Cantas rasonablas (n° 40, 1968) ou encore les Saumes pagans de Marcelle Delpastre (n° 51, 1974), lequel semble inaugurer une « novela seria », avec notamment un nouveau format, plus réduit15. N’allons pas au-delà, et relevons que la vénérable collection16 « Messatges » inaugurée en 1942 s’est au fil des ans débarrassée de certaines de ses caractéristiques formelles ou autres (format par exemple) au profit d’innovations dont on saisit parfois mal la signification. Fondée, en particulier, sur une pratique régulière de l’autotraduction, la collection a par moments fini par abandonner celle-ci, pour, on peut le penser, de multiples raisons, liées à la situation financière de ses éditeurs successifs, mais aussi à d’autres sortes de motivations parmi lesquelles a pu figurer la volonté d’autonomiser l’écriture littéraire d’oc, en la dépouillant, au moins partiellement, du nécessaire « miroir français » des périodes antérieures. On sait, sans que cela, semble-t-il, ait fait l’objet d’études globales, que la question de la traduction en français des œuvres littéraires d’oc, autour de 1968 (date charnière, comme pour beaucoup d’autres choses), a fait l’objet de réflexions, discussions, voire polémiques. Faut-il traduire dans une langue jugée par certains oppressive ? Ou réserver à l’occitan son propre champ à la fois linguistique et littéraire, quitte à le (faire) traduire en d’autres langues ? Dans ce contexte forcément mouvant, on a pu alors renoncer à l’autotraduction comme à l’allotraduction ou, à l’inverse, chercher à favoriser l’une ou l’autre.
Couvertures des recueils, publiés par l’astrado, de Reinié Mejean, Lou Cant viradis et Carles Galtier, Sèt saume de la sereneta.
Une remarque qui peut servir ici de transition : du côté de la poésie, en fin de compte, au-delà de Messatges, on voit bien que des éditeurs tels que l’Astrado, du temps où Louis Bayle (Bazas, 1907-Toulon, 1989), son fondateur et lui-même écrivain reconnu en provençal, en assurait la direction, pratiquaient la traduction en regard dans ses diverses collections (« L’Esparganèu » ; « Lou Chivau alu »…), et souvent l’autotraduction. De la même façon, Max-Philippe Delavouët (Marseille, 1920-Salon-de-Provence, 1990), pour ses propres œuvres (notamment les cinq volumes de Pouèmo) pratiquait lui aussi l’autotraduction, comme cela se faisait aussi pour les autres poètes qu’il publia avec une somptueuse simplicité dans ses éditions « du Bayle-Vert » (Peyre, dont il avait été un disciple, Fernand Moutet (Arles, 1913-Antibes, 1993), Jean-Calendal Vianès (Mouriès, 1913-1990), Joseph d’Arbaud). Le premier volume de Pouèmo, (Paris, José Corti, 1971) porte sur la première de couverture la mention « Poèmes provençaux avec traduction française ». Une mention un peu sibylline, comme souvent en ce cas, puisque rien n’indique (ou n’indique pas) que le poète est (ou n’est pas) l’auteur de cette traduction. Quant aux volumes de la collection « du Bayle-Vert », ils intègrent totalement et sans commentaires la version française des poèmes (et de tout l’appareil éditorial d’ailleurs). Cette version française peut y figurer en regard, ou encore après le texte provençal, comme une autre version du poème initial, chacune occupant sa juste place, l’antériorité du provençal étant dans les deux cas (belle page ; à la suite du texte français) respectée et intégrée dans l’architecture du livre. Autant de signes, en tout cas, que la tradition mistralienne depuis Mirèio s’était poursuivie en Provence comme dans les autres pays de langue d’oc. Sans doute avec des intentions assez semblables au fond : pouvoir être lu, à Paris sans doute, mais aussi un peu partout, en France et, pourquoi pas, hors de France.
En Gascogne, Bernard Manciet (Sabres, 1923-Mont-de-Marsan, 2005), poète, prosateur et dramaturge, a de la même façon adopté le principe de l’autotraduction, tel qu’il avait été pratiqué dès son premier recueil, Accidents, paru dans la collection Messatges (n° 14, 1955). La plupart de ses recueils poétiques ont été accompagnés d’une version française dont il était l’auteur, et d’abord ceux publiés par les éditions de L’Escampette (Bordeaux, Claude Rouquier), qui par ailleurs ne publiaient que des textes en français, ou en traduction française d’autres langues. Lui-même a pu affirmer17 que pour certains textes, comme L’Enterrament a Sabres, son œuvre la plus célèbre, aujourd’hui disponible dans la collection « Poésie/Gallimard », certains proches avaient pu lire ou relire ses propres traductions. Mais d’un autre côté, l’existence d’un Manciet autotraducteur ne semble pas faire de doute : n’existe-t-il pas alors un Manciet poète en français dont le style (pour faire simple) peut paraître assez éloigné, à de nombreux points de vue, de celui qu’il adoptait en occitan ? Car Manciet, peut-on avancer, maniait le français en poésie avec d’autres ressources et d’autres intentions que celles dont il savait tirer profit en occitan. Son livre d’entretien avec un autre poète d’oc, provençal celui-là, Serge Bec (Cavaillon, 1933-Castelnau-le-Lez, 2021), et Jean-Luc Pouliquen (Pouliquen 1994), contient de nombreux passages dans lesquels le poète de Sabres, mine de rien, expose sa conception de l’occitan dont il était imprégné depuis l’enfance et dont il avait fait le cœur battant de sa poétique.
Pour Manciet l’occitan n’est pas semblable au français qu’il pratique par ailleurs depuis toujours, et c’est cette manière particulière et singulière qu’il a voulu magnifier dans sa poésie en en tirant une forme d’expression qui n’appartient qu’à lui18. Jacques Roubaud, son préfacier chez Gallimard, comme lui-même dans une intervention plus ancienne très remarquée en compagnie de Florence Delay19, a bien souligné combien les versions françaises de ses poèmes et tout spécialement, de L’Enterrament, ne rendent pas vraiment compte de cette poétique si originale et peuvent ainsi entraîner le lecteur vers d’autres horizons que ceux hantés dans sa création première par le poète. Au terme d’une analyse à laquelle je ne peux que renvoyer le lecteur, Roubaud voit dans la version française de L’Enterrament une sorte de ruse du poète, sûr de son fait, pour qui « la langue française ne mérite pas une grande traduction20 ». S’il s’est autotraduit en poésie, Manciet a aussi mis en français certains des textes (monologues ou pièces dialogues) de l’écrivain bordelais Antoine Verdié, connu comme Meste Verdié (Bordeaux, 1779-182021). Peu de temps auparavant, il avait aussi proposé une traduction des sonnets en gascon d’André Du Pré22. Et on sait qu’il ne dédaignait pas de donner, dans la revue ÒC par exemple, dont il fut longtemps le rédacteur en chef, des versions occitanes de certains poètes de langue allemande par exemple. Comme quoi traduire semble avoir été pour lui, et dès l’enfance, un exercice créatif pratiqué avec une certaine allégresse.
L’auteur de L’Enterrament a Sabres explique dans une « Note du traducteur » (p. 19) comment il s’y est pris pour donner une idée de l’original du Bordelais en français : « Verdié rit en trébuchant. Le traduire revient à trébucher aussi du français au gascon, du patois bordelais au vers classique, autre patois, du XVIIIe siècle, de la bouffonnerie à la cruauté, dans une toujours fausse naïveté populaire. Mais il faut que le traducteur trébuche sérieusement ». Faute de mieux, on pourra comparer les remarques de Jacques Roubaud avec celles faites par Manciet à propos de sa traduction française de Verdié, de Du Pré ou des Macarienes. Pour revenir à notre sujet, comment ne pas conseiller au lecteur de l’occitan (et du français) de confronter les éditions bilingues de L’Enterrament avec celle, également bilingue, qu’a fournie Javier Martínez Concheso23 et dont a rendu compte dans le détail Joan-Pèire Tardiu dans la revue ÒC (n° 151, décembre 2024, p. 65-72). Pour un regard sans réelles compétences dans ce dernier cas, en l’occurrence le mien, on ne peut s’empêcher de noter comment l’asturien se trouve en incontestable familiarité avec l’occitan gascon de Manciet. Et comment, également, ne pas lire la version française de L’Enterrament à la lumière du texte, aujourd’hui disponible, de son ancêtre et finalement ébauche que représente La Tentation de saint Antoine24. Jean-Pierre Tardif, dans la présentation documentée et précise qu’il avait faite en 2010 de onze passages de ce texte sinon « délaissé », en tout cas mis en sommeil relatif par le poète, dans Europe (cahier Bernard Manciet), avait d’ailleurs suggéré l’intérêt d’un tel exercice de lecture comparée, quand il écrivait à propos de cette vaste fresque hallucinée : « … le poète doit en effet inventer une langue qui n’est absolument pas celle qu’il utilise dans les traductions françaises de ses propres recueils occitans25 ».
Extrapolation fragile de cet excursus du côté de la poésie : l’autotraduction, quand il y a traduction en français, est à peu près toujours le fait du poète, et cela n’est généralement pas signalé, tant sont rares les exceptions. Un examen des éditions de poésie occitane réalisées au-delà de la période considérée pour la collection Messatges et des autres exemples signalés plus haut, montrerait sans doute, (soyons prudents !) que cette règle habituelle s’est prolongée jusqu’à aujourd’hui, bien qu’on trouve des recueils de Messatges au-delà de la période étudiée dans Plumas, qui sont unilingues, en occitan seulement26. Les éditeurs qui publient (encore) de la poésie27 (ils sont peu nombreux) n’y dérogent guère. Je n’en veux pour preuve que mon expérience personnelle, aux éditions Jorn depuis pas mal d’années : l’autotraduction y est de règle pour les auteurs28, qui se conforment ainsi à celle suivie par les éditeurs, et réciproquement…
La prose : une problématique différente ?
Mais il est temps d’essayer de parler de nouveau de la prose narrative. Première remarque : malgré d’Arbaud, exemple prestigieux, l’autotraduction en regard a pu exister au sortir des années 1940, mais les auteurs qui l’ont alors pratiquée (Jean Boudou à ses débuts) n’ont guère persévéré. Beaucoup de livres de prose narrative, dans la seconde partie du XXe siècle, ne sont accompagnés d’aucune traduction. Un examen des nombreux titres que compte aujourd’hui la collection « A Tots » de l’Institut d’études occitanes en apporterait la preuve si besoin était. Question de coût, d’abord, mais aussi de disponibilité des auteurs, qui préfèrent écrire en occitan plutôt que de s’autotraduire (sans avoir la certitude d’être publiés : ni « chez eux », ni chez des éditeurs francophones29). Si version française il a pu y avoir, c’est généralement chez un autre éditeur que l’éditeur en occitan, et du fait d’un « vrai » traducteur, distinct de l’auteur.
Pour revenir un instant à Manciet, sauf rares exceptions (quelques récits brefs ?), ce sont d’autres que lui qui ont entrepris de mettre en français son œuvre en prose. Jean Boudou (Crespin, 1920-Larbatache, Algérie, 1975) a donné quant à lui à ses débuts une version française de ses récits en prose. Ce fut le cas pour les Contes del meu ostal (Salingardes, Villefranche-de-Rouergue, 1951), avec « une adaptation française en regard » et une préface d’Henri Mouly. Même chose pour les Contes dels Balssàs (Salingardes, Villefranche-de-Rouergue, 1953), pour lesquels il est précisé en page intérieure : « avec une adaptation française : Les ancêtres d’Honoré de Balzac ». Cette adaptation figure en regard du texte occitan, mais son auteur n’est pas explicitement mentionné ; tout porte cependant à croire que c’est Boudou lui-même qui s’en est chargé. On y retrouve une préface (Estampel) d’Henri Mouly, sans traduction française. Ce dernier préface également la première édition de La Grava sul camin (Toulouse, Institut d’Estudis occitans, coll. « Pròsa », 1956). Une traduction française en regard, de l’auteur, accompagne également le texte occitan de ce roman.
Une remarque au passage : le premier volume de cette collection, Vida de Joan Larsinhac, de Robert Lafont (Toulouse, Institut d’Estudis occitans, coll. « Pròsa », 1951), qui fut le premier de cette série, ne comportait pas de traduction française. C’est donc Boudou qui instaura cette manière de procéder, réitérée dans le volume suivant, dû à Pierre Pessemesse (Marseille, 1931-Buoux, 2018), de la même collection : Nhòcas e bachòcas (Plaies et bosses), Toulouse, Institut d’Estudis occitans, coll. « Pròsa », 1957, où le titre figure dans les deux langues dès la première de couverture. De cette traduction, « en regard », l’auteur n’était pas mentionné30. Cette pratique de la traduction française « en regard » semble ensuite avoir été abandonnée31, pour des raisons probablement financières, mais aussi parce que, pour divers motifs, elle avait pu être jugée inutile/incongrue, etc. Ce fut le cas aussi pour Boudou : ses récits en prose publiés dans la collection « A Tots » de l’Institut d’estudis occitans ne comportèrent plus de traduction française, pas davantage d’ailleurs que les rééditions de ses œuvres en prose antérieures. Et c’est seulement après sa disparition que fit son retour la traduction française « en regard », grâce notamment à l’entreprise de longue haleine menée à bien par les Éditions du Rouergue sous la houlette de Joan de Cantalausa/Louis Combes (Bédarieux, 1925-Calmont, 2006) avec une équipe de plusieurs traducteurs ; une entreprise poursuivie plus tard par l’Institut d’études occitanes32. De la même façon, ce sont les éditions Fédérop, alors dirigées par Bernard Lesfargues, qui ont publié en français (2001) un texte en prose de Robert Lafont, L’Icône dans l’île, paru en occitan en… 1971 et réédité en 197933. Ce sont les éditions de Chemin Vert (Paris) qui avaient donné le ton de ces allotraductions, en publiant, sur les conseils avisés d’Henri Giordan, plusieurs prosateurs d’oc de renom dans leur collection « Commune présence » : Max Rouquette (Vert Paradis, traduit par Alem Surre-Garcia avec Françoise Meyruels, 1980); Jean Boudou (Le Livre de Catoïa; Le Livre des grands jours, traduit par Alem Surre-Garcia, 1982; Bernard Manciet, Le Jeune Homme de novembre34, traduit par Alem Surre-Garcia avec Françoise Meyruels, 1987).
Mais ce sont bien entendu les autotraducteurs, dans ce cas, qui nous intéressent ici. Il n’en sera dit que quelques mots. Car, en fait, ils sont peu nombreux à s’être engagés dans cette aventure complexe et, pour certains, peut-être fastidieuse, comme le mentionne Claude Mauron pour Mistral. D’autres que moi en parleront ici même. Je me contenterai donc de quelques remarques en rapport avec les questions évoquées dans le cours de cette amorce de réflexion sur le sujet. Dans une situation de diglossie en voie de dépassement puis dépassée à partir du milieu du XXe siècle dans la plupart des régions occitanophones, l’écrivain (et l’éditeur de ce dernier) se trouvent dans l’obligation impérative de rendre l’œuvre proposée au public compréhensible à un lectorat forcément très réduit. Vouloir être lu, sinon compris, devient une urgence absolue. Surtout si l’écrivain, comme c’est souvent l’une de ses fonctions cardinales, désire faire de sa langue d’élection le lieu irremplaçable de son engagement dans l’écriture. Je viens de mentionner le récit de Forêt La pèira d’azard. Ce texte labyrinthique à plus d’un titre est écrit en trois variétés d’occitan : un occitan languedocien « général », un occitan ardéchois attaché à un lieu, un occitan médiéval. Comment y accéder pleinement sans traduction pour un lecteur non philologue ?… Une difficulté maximale, sans aucun doute, mais qui pour beaucoup de textes se présente peu ou prou de la même façon. Et déjà, osons le dire, pour nombre de lecteurs de Mirèio dès sa parution, fussent-ils provençaux et provençalophones. Car la langue de Mistral n’est pas seulement la langue d’un lieu, mais le résultat de toute une élaboration qui explique l’épaisseur, au meilleur sens du mot, de l’œuvre inaugurale du Maillanais. Il faut donc traduire ou faire traduire au-delà de la poésie, qui elle-même, quand elle revêt une ampleur considérable, des grands poèmes mistraliens jusqu’à ceux, d’une ampleur comparable, de Manciet ou de Delavouët, pose des problèmes nombreux et difficiles, un sujet qui n’a été ici qu’effleuré.
Parmi tous les prosateurs d’oc du XXe siècle, peu l’ont finalement été en français. Parmi les exceptions, l’une attire l’attention : celle de Max Rouquette (Argelliers, 1908-Montpellier, 2005), qui fut aussi de son vivant le metteur en français quasi exclusif de sa poésie et de plusieurs de ses pièces de théâtre, devenant ainsi jouables en français, la langue dans laquelle, des dizaines d’années durant, elles l’ont été, plus d’une fois par des troupes d’amateurs ou encore, ne l’oublions pas, à la radio35. On pourrait faire des remarques du même ordre à propos des œuvres théâtrales de Manciet. Mais, contrairement à ce dernier, Rouquette a fait pour ses récits en prose ce que l’écrivain de Sabres n’a pas entrepris pour les siens, dont il a laissé le soin à d’autres que lui de les traduire en français36. Car Rouquette, après la parution de la traduction française de son Verd Paradís aux éditions du Chemin Vert37, s’est attelé lui-même, seul, à ce travail de longue haleine, avec une persévérance qui force le respect.
Couverture de l’ouvrage Le grand théâtre de Dieu, de Max Rouquette, 1996.
Par la suite, virent ainsi le jour, à la suite de Vert Paradis proprement dit, Le grand théâtre de Dieu (Paris, Les Éditions de Paris-Max Chaleil, 1996) ; Le corbeau rouge (Paris, Les Éditions de Paris-Max Chaleil, 1997 ; Le livre de Sara (Paris, Les Éditions de Paris-Max Chaleil, 1999) ; Les roseaux de Midas. Écrits au quotidien, Paris, Les Éditions de Paris Max-Chaleil, 2000 ; La quête de Pendariès, Canet, Llibres del Trabucaire, 2000 ; Tout le sable de la mer, Canet, Llibres del Trabucaire, 2005. La disparition des Éditions du Chemin Vert explique bien entendu cela, comme la disponibilité de l’éditeur Max Chaleil dans un premier temps, puis, dans un second, celle des éditions catalanes Llibres del Trabucaire (Canet/Perpignan) qui publièrent également trois titres de prose en occitan (ceux traduits en français, puis, sans version française, Mièja-Gauta o Lo gentilòme de veire, posthume, en 2010). On sait que l’auteur de Verd Paradís, avait entrepris de traduire le premier volume de nouvelles et récits, celui de 1961, en conservant, semble-t-il, l’ordre initial des textes qui le composent. C’est cette autotraduction, dans l’ordre originel des textes, qui figure dans le volume publié en 2012 sous l’autorité de Jean-Guilhem Rouquette, l’un des deux fils de l’auteur, par Actes Sud et à l’intérieur duquel se trouve la mention « traduit par Max Rouquette et Alem Surre-Garcia ». Cette autotraduction du « premier Verd Paradís » est précieuse pour diverses raisons38. Retenons simplement qu’elle est le signe d’un attachement de l’écrivain à toute une partie de son œuvre en prose qu’il désirait faire connaître à un plus large public, et d’abord aux textes de ses débuts, qui lui ont acquis assez vite des lecteurs, certes encore peu nombreux à cause de la barrière de la langue (écrite), mais d’emblée conquis par sa poésie, ses premières proses ou pièces de théâtre. L’édition de ces traductions par les Éditions de Paris-Max Chaleil, par Llibres del Trabucaire et finalement par Actes Sud est révélatrice de cette volonté tenace39.
Dans les générations qui ont suivi, signalons la persévérance, dans un sens assez semblable, d’un Jean-Yves Casanova, qui, autotraducteur « en regard » régulier de son œuvre poétique, s’est aussi attaché, pour certains textes seulement, à proposer une version française de son œuvre de prosateur, soit dans des volumes séparés (c’est le cas du roman L’Enfugida, devenu L’Enfuie40) ou dans le même ouvrage. Ce fut le cas du « diari literari » (« journal littéraire ») intitulé Desesperanças salutàrias / Désespérances salutaires, dont la « version française (traduction) » fut publiée à la suite de le version originale occitane41. En 2022, Les Belles évanouies42 est le seul titre indiqué en première page de couverture, suivi de la formule : « suivi du texte original en provençal43 ». En 2017, les nouvelles regroupées sous l’intitulé de L’Eternitat estraviada / L’Éternité égarée, étaient accompagnées d’une « version française de l’auteur », chaque nouvelle étant suivie de cette version française44. Les précédentes œuvres en prose de Casanova n’ont, elles, été publiées qu’en occitan (en particulier aux éditions nord-catalanes Trabucaire), alors que la poésie, elle, a toujours été accompagnée d’une autotraduction française en regard, de l’auteur sans aucun doute. Volonté de l’auteur, de l’éditeur, ou des deux, cet apparent changement par rapport au français pourrait marquer une tentative pour être lu au-delà du lectorat occitan traditionnel, d’ailleurs en voie de raréfaction on l’a dit. L’œuvre de Casanova, comme celle d’un Robert Lafont pour ne prendre qu’un seul point de comparaison, a eu la réputation d’être d’un accès assez difficile. Le français, en regard ou plutôt à la suite, serait alors un moyen de suppléer à cette difficulté d’un côté, et, d’un autre, de toucher un public plus large, non occitanophone.
Au cours de cet article n’ont été abordés, succinctement, et dans le désordre, que certains aspects de la question de l’autotraduction de l’occitan vers le français des écrivains d’oc. Et seuls certains écrivains, parmi les plus marquants ont été mentionnés. On pourrait s’étonner à juste titre, de l’absence, entre autres, de Marcelle Delpastre (Germont, 1925-1998), René Nelli (Carcassonne, 1906-1982) ou, plus près de nous, Jean Ganyaire (Ganhaire) ou Florian Vernet. Ce dernier ne semble pas avoir attaché de l’importance à l’autotraduction, pas plus que Ganyaire. C’est à leur œuvre d’oc qu’ils continuent de se consacrer, d’abord et pour ainsi dire exclusivement. Vernet promeut depuis pas mal de temps dans son œuvre de prosateur l’usage d’un occitan conforme à ce qui constituerait au fond l’ossature historique de la langue, visant de la sorte à une meilleure accessibilité des lecteurs à ses textes. Ganyaire, de son côté, usager de la variété limousine de l’occitan, semble davantage promouvoir une écriture à la fois locale et cependant « claire », sinon transparente, qui, un peu comme chez Vernet, dispenserait peut-être de la présence d’une autotraduction voire d’une traduction en français45. Quant à Delpastre, comme d’ailleurs Nelli, mais tout autrement, l’une et l’autre avaient instauré entre français et occitan, sur la longue durée, des relations complexes dans lesquelles l’autotraduction a certainement trouvé sa place, selon des modalités qui font de l’une comme de l’autre des cas d’espèce particulièrement intéressants et fascinants46.
Indépassables ? Les dilemmes de qui « écrit en pays dominé »
Les dilemmes que crée ou est susceptible de créer l’autotraduction sont peut-être l’une de ses caractéristiques essentielles, dans le cas de l’occitan. Le premier d’entre eux est d’ordre matériel : traduire, quel que soit ce que l’on entend par là, c’est du temps, du travail (dans le meilleur sens du terme), mais aussi l’accumulation des problèmes inhérents à cette sorte d’exercice. L’auteur étant « propriétaire » de son texte, ne peut-il pas être tenté d’avoir sinon tous les droits sur lui, ou, à tout le moins, de prendre sans scrupules certaines libertés à son endroit ? Cette question n’a pas été soulevée souvent à propos des écrivains d’oc, ni par eux-mêmes, ni par leurs lecteurs. Qui lit d’Arbaud en français ? Ou Mistral. Ou Max Rouquette, etc. Et qu’en pensent ces lecteurs-là, qui ne vont pas regarder l’original ? Ou si peu… On sait, sans en posséder les références et les clés, que la question de la traduction vers le français de l’oc, et d’abord par les auteurs eux-mêmes, à certaines périodes, a été soulevée et a fait parfois naître disputes et querelles. Il faudrait aller y voir de plus près. Georg Kremnitz, à propos du Gojat de noveme de Manciet, a posé obliquement la question avec prudence et sérieux lors du colloque bordelais Le feu est dans la langue et dans les actes de cette rencontre dont j’ai donné la référence en note un plus haut ici même. Il renvoie, à ce sujet, à une intervention de Robert Lafont au cours d’un autre colloque, qui s’était tenu à Toulouse quelques années auparavant et portait précisément sur la question de la traduction des « langues moins répandues » (Lafont, 1992). L’occasion pour ce dernier, en tant qu’écrivain d’oc, en tant que linguiste (praxématicien) aussi et que lecteur de la littérature occitane, de revenir sur le sujet alors un peu inflammable47 de l’autotraduction en lui consacrant son intervention. Ce qu’il fit alors dans une intervention riche à la fois de constatations bien senties et d’explicitations très argumentées que je me garderai bien de tenter de résumer, tant elles m’apparaissent encore aujourd’hui vraiment éclairantes sur de nombreux points.
Retenons-en un, vers la fin de cette analyse lafontienne qui est aussi une « autoanalyse » (comme il se doit). Comme Roubaud cité plus haut, Lafont s’interroge sur la version bilingue de L’Enterrament a Sabres. Interrogation qu’il résume dans une formule qui donne à réfléchir : « D’un côté la langue de la lande, de l’autre la langue sur la lande » (p. 37). Le tout ainsi résumé : « Il y a là deux écrivains en un et non pas le traducteur d’un soi suspendu sur la ligne de partage des encres ». On aura reconnu au passage le Lafont s’exprimant en français, dans « son » français, que certains lui ont reproché (comme moi-même j’ai pu le faire à propos de Manciet et de ses autotraductions, mea culpa). Et s’il salue les tentatives de Max Rouquette, qui « est en train de conquérir tard une reconnaissance française par l’autotraduction de ses poèmes et de quelques proses », il n’en affirme pas moins aussitôt après que « les exceptions ne font ni une règle ni une espérance ouverte ». Ayant ainsi labouré le double champ de l’autotraduction (en général) et de l’autotraduction occitane vers le français, il en vient à formuler la conclusion suivante, celle-là même que Kremnitz avait retenue dans son article à propos de Manciet : « On ne peut pas vraiment s’écrire et se traduire. Tout ce que l’on peut quand on est écrivain en deux langues, c’est se récrire. Mais il vaut peut-être mieux se faire récrire par qui a ce métier ». On ajoutera, comme le fait Lafont lui-même, que les langues telles que l’occitan auraient tout intérêt à bénéficier de traducteurs véritables, dont ce serait le métier éprouvé et reconnu, et qui seraient ainsi susceptibles de traduire telle ou telle œuvre d’oc dans leur propre langue « première ».
Ce souhait émis par Lafont ne semble pas avoir été exaucé, une grosse trentaine d’années plus tard. Ce sont les auteurs qui se traduisent eux-mêmes en français, quand ils sont traduits. En poésie bien sûr, mais aussi, moins souvent, en prose. Remarquons que Lafont, au détour d’une phrase, admet : « Au demeurant, je n’ai jamais voulu traduire mes œuvres narratives, seulement mes poèmes et quelques textes pour la scène ». Embarras, certes, mais qui s’inscrit dans celui, bien plus vaste, qui enferme les langues « moins répandues », le plus souvent, dans une circularité qui ne les renvoie qu’à elles-mêmes, sauf rares exceptions. On pourrait d’ailleurs, simple mais significative digression, exprimer à peu près la même chose à propos de la critique en français au sujet des traductions en français de la littérature d’oc, autotraductions ou non : la critique « française », malgré quelques exceptions, n’y touche pas, laissant, éventuellement, aux membres de cette étrange tribu le soin d’en dire quelques mots dans la presse d’oïl. Ce que le même Robert Lafont constatait déjà dans les années… 1960 : « Ieu que trabalhe, amb quauquis autres, precisament i Cahiers du Sud e a Europe […] tant coma a OC, vos pòde dire qu’aquela collaboracion es pastada d’ambiguïtat. Pòt pas èstre autrament : respònd au desir d’aqueli revistas de s’interessar a nosautres, e per manca d’especialistas, es nosautres que parlam de nosautres48 ». Inutile de… traduire !
Robert Lafont, sans les souligner, parsème ses analyses, et son auto-analyse, d’un certain nombre de contradictions qui ne semblent pas provoquer chez lui une gêne particulière. Celles-ci ne font-elles pas partie de cette situation qu’on qualifiera d’occitane, dans laquelle diverses formes de bilinguisme et plusieurs niveaux de diglossie cohabitent chez les écrivains comme d’ailleurs chez les locuteurs, « naturels », ou plus ou moins néo-locuteurs ? À cet égard, Lafont n’est pas fondamentalement différent, malgré les apparences, d’un Manciet, d’un Max Rouquette et de pas mal d’autres. Il s’adapte aux circonstances, et finit par en déduire tout un ensemble de comportements et d’accommodements, pratiques ou théorisés, qui sont autant d’auto… justifications. À cet égard, l’autotraduction, comme possibilité d’exister en tant qu’écrivain dans un mode décidément complexe, ne devient-elle pas à son tour un lieu complexe où se mêlent tentations (la tentation « de saint Antoine » de Manciet ?), évitements, voire polémiques qu’on lance parfois, ou qu’on s’efforce à d’autres moments de ne pas exprimer. On a pu voir dans le vaste poème en français (pour l’essentiel) de Manciet une sorte de croisée des chemins, quand l’écrivain s’interroge sur le choix de langue d’écriture qu’il croyait avoir fait une fois pour toutes auparavant : venir, ou revenir, au français, en ne laissant à l’occitan qu’une place résiduelle ? On ne sait. Sinon que Manciet, comme Lafont (et d’autres), en dehors de leur œuvre occitane à proprement parler, se sont aussi consacrés, dans des genres certes la plupart du temps moins « littéraires », à l’édification d’une œuvre dans leur autre langue d’usage courant. La bibliographie française des deux écrivains, pour s’en tenir aux seuls ouvrages, est loin d’être négligeable, en qualité comme en volume.
Retour de la diglossie par le biais des nécessités du moment ou par d’autres chemins plus cachés, ou moins décidables, et donc moins avouables ? Pour ne citer que quelques noms, Serge Bec, Yves Rouquette ou Roland Pécout (Chateaurenard, 1949-Montpellier, 2023) ont eux aussi fait alterner occitan et français tout au long de leur itinéraire. Ce dernier s’est d’ailleurs revendiqué, à de nombreuses reprises, comme un écrivain en deux langues qu’il considérait comme égales. Il traduisait régulièrement ses poèmes, en accordant beaucoup de soin à la version française49. Et, un peu comme Lafont, il ne traduisait pas ses textes en prose d’oc. C’est pour le moins le cas de son œuvre sans doute la plus remarquée, Portulan. Itinerari en Orient, d’abord publié en deux volumes, Portulan I puis Portulan II50. Et plus tard rassemblée en un seul51.
L’œuvre d’Yves Rouquette est elle aussi fondamentalement bilingue. Comme pour Pécout, ou Serge Bec, en simplifiant, on pourrait dire que les lecteurs d’occitan connaissent surtout celle écrite dans cette langue, tandis que l’œuvre française a pu toucher un public différent, sans que les lecteurs d’occitan s’y soient spécialement attachés, ou, en tout cas, d’une façon différente, plus lointaine. En poésie, nous l’avons vu, Yves Rouquette a toujours été son propre traducteur, tandis qu’il traduisait en occitan des écrivains très différents, sans d’ailleurs avoir cherché à publier tout ce qu’il avait pu « donner » ainsi à l’occitan52. En prose, deux récits (ou nouvelles) ont été traduits en français : La Mallette53 et Le poisson de bois dans le métro54. Il semble avéré que ces deux traductions en français sont en réalité des autotraductions55, ce qui a d’ailleurs permis à l’auteur de « modifier son texte » à certains endroits, ainsi que le précise l’éditeur au début de l’un et l’autre ouvrage. On aurait donc affaire ici à une sorte d’autotraducteur « masqué ». Ce masque peut être interprété de diverses façons, qui d’ailleurs ne s’excluent pas : de la volonté de ne pas apparaître comme l’auteur de la version française jusqu’à celle de séparer celui qui a écrit la version originale de ces textes de celui qui les a plus tard récrits en français, au prix de diverses modifications apportées au texte publié en occitan.
J’ai fait mention plus haut, essentiellement dans une note, trop longue comme la plupart des autres, des Cançons mauvolentas de Gilabèrt Suberròcas. Chambon, au début de son étude consacrée à ce recueil affirme (p. 16) quelque chose qui me paraît important :
Certaines des analyses proposées ci-dessous (chap II sqq.) montreront, espérons-nous, que chez Suberròcas l’adaptation en français contribue souvent de manière essentielle à la construction du sens, en le complexifiant. Le recueil doit impérativement être lu dans les deux langues.
Chambon, me semble-t-il, soulève de la sorte une question cardinale : celle des rapports entre texte original et autotraduction. Quelle que soit la nature de cette dernière, et qu’elle soit ou non mise « en regard » de l’original occitan, comment la considérer ?… En en taisant l’existence ? En y voyant une sorte d’autre versant du texte d’oc ? Mais alors qu’en faire ? Chambon, pour Suberroque56 (sans l’s), souligne comment la plupart des anthologistes qui l’ont mentionné en ont profité (?) pour modifier plus ou moins largement cette « adaptacion per l’autor ». Pourquoi ?... C’est peut-être à la croisée de toutes ces interrogations (et d’autres) que l’on peut essayer de caractériser l’autotraduction (occitane) dans, disons, sa matérialité première pour le lecteur et le commentateur éventuel.





