L’autotraduction de Sorrom Borrom ou Le Rêve du gave

Serge Javaloyès

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Serge Javaloyès, « L’autotraduction de Sorrom Borrom ou Le Rêve du gave », Plumas [Online], 8 | 2026, Online since 11 May 2026, connection on 14 May 2026. URL : https://plumas.occitanica.eu/2268

Que temptèi dab aqueste article de descríver lo procediment d’autotraduccion de Sorrom Borrom o Le rêve du gave, poèma epic publicat e tornat editat per las edicions Reclams (2010 e 2018). L’idea prumèra qu’èra de compréner los mecanismes sovent inconscients qui gavidan ad aquera traduccion qui, a la vertat, ne n’ei pas ua. Au men humble avís, qu’ei meilèu ua adaptacion continuau enter la lenga hont, l’occitan-gascon, e la lenga cibla, lo francés, shens comptar qu’aquera adaptacion ahisca, còps que i a, a cambiar la lenga hont per esgard de l’enonciat de la lenga cibla, lo francés. Que diserí, se cau, qu’establii ua fòrma estranha de dialògue enter las duas lengas qui de facto e s’espian, s’acaran e s’amistosan. A la fin finala, aquera autotraduccion non pòt pas, que m’ac sembla, hà’s tà la pròsa. Qu’ac experimentèi mantun còp e en especiau per las pròsas dont èri l’autor.

J’ai tenté à travers cet article de décrire le processus d’auto-traduction de Sorrom Borrom o Le rêve du gave, poème épique publié et réédité par les éditions Reclams (2010 et 2018). L’idée première était de comprendre les mécanismes souvent inconscients qui président à cette traduction qui en fait n’en est pas une. À mon humble avis, c’est plutôt une adaptation continuelle entre la langue source, l’occitan-gascon et la langue cible, le français sans compter que cette adaptation pousse parfois à modifier la langue source eu égard à l’énoncé de la langue cible, le français. Je dirais même que j’ai instauré une forme étrange de dialogue entre les deux langues qui de facto se regardent, se confrontent et s’apprivoisent. Enfin, cette autotraduction ne peut, me semble-t-il, se pratiquer pour la prose. Je l’ai expérimenté à maintes reprises et tout particulièrement pour les proses dont j’étais l’auteur.

In this article, I have attempted to describe the process of self-translation of Sorrom Borrom o Le rêve du gave, an epic poem published and reissued by Reclams (2010 and 2018). The initial idea was to understand the often unconscious mechanisms that govern this translation, which is not really a translation at all. In my humble opinion, it is more of a continuous adaptation between the source language, Occitan-Gascon, and the target language, French, not to mention that this adaptation sometimes leads to changes in the source language in order to fit the target language, French. I would even say that I have established a strange form of dialogue between the two languages, which de facto observe, confront and tame each other. Finally, it seems to me that this self-translation cannot be practised for prose. I have experimented with it many times, particularly with prose that I myself have written.

Sorrom Borrom, sa genèse et son écriture

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Je suis d’abord romancier en occitan mais aussi en français. Enfin, je n’ai commis que deux romans français aux Éditions In8. Il m’est arrivé d’écrire des nouvelles, là-aussi en occitan et en français. Je suis aussi, depuis 2002, chroniqueur hebdomadaire du quotidien régional La République des Pyrénées1. J’ai écrit quelques poèmes en occitan mais sans grande conviction. J’ai toujours craint de pratiquer ce genre depuis la lecture de nos grands poètes occitans, Max Rouquette et Bernard Manciet, Robert Lafont, ainsi que mes contemporains.

C’est pour cette raison que je n’ai commis Sorrom Borrom o Le Rêve du gave, l’épopée du gave de Pau bilingue, de Gavarnie jusqu’à la Barre à Anglet, que fort tardivement, sollicité par Joan Francés Tisnèr alors qu’il savait que j’en rêvais. Je suis aussi un jeune traducteur – je me moque – puisque j’ai attendu d’être jubilat pour me lancer dans cette nouvelle aventure, sollicité tout d’abord par le Capòc-Canopée, situé à Pau pour traduire des ouvrages de la littérature jeunesse en français (un seul en castillan) en occitan-gascon. J’ai aussi participé, entre autres, à la traduction de Lo camin de tèrra, le troisième roman du triptyque de Bernard Manciet, sous la direction de Guy Latry, publié par les Éditions In8 dans la collection Escapades (que je dirige) sous le titre Romans2.

Sorrom Borrom, en occitan

J’avais dit en 2006 à Joan Francés Tisnèr, lors d’une rencontre fortuite, que je désirais, depuis plus de vingt ans, écrire un poème sur le gave de Pau mais, avais-je ajouté, en occitan : « Je n’en ai pas la force et le courage. » Je ne m’en sentais pas capable. Il m’a dit alors qu’il en ferait un spectacle musical comme ceux qu’il avait déjà mis en scène jusque-là. L’idée m’a certes séduit mais immédiatement j’ai eu les mêmes doutes que précédemment. Je le dis tout clair, je trouvais ce projet « casse-gueule ». Je n’avais, en effet, aucune expérience en la matière et considérais mes premiers poèmes comme médiocres au regard de ceux d’autres poètes occitans de ma génération comme Joan Frederic Brun, Joan Pèire Tardiu, par exemple et j’appréhendais de ne pas pouvoir répondre à la proposition de Joan Francés. Je lui avais confessé mes craintes mais il m’avait in fine convaincu de passer outre et de « lancer l’affaire ». La commande ne parlait que d’un poème en occitan-gascon. Jamais Joan Francés n’a mentionné une éventuelle version française.

J’avais écrit en 2003 un poème sur le gave de Pau qui traverse Nay, la petite ville du piémont béarnais, que je connais depuis mon arrivée ici, fin octobre 1961. Je m’y suis baigné, j’y ai pêché la truite à la main, au toc et à la mouche, je l’ai maintes fois traversé et continue de marcher régulièrement dans sa vaste saliga, la zone d’extension de ses crues.

Je l’avais montré à Bernard Manciet cette même année. Je le visitais à Trensac lorsque je rentrais de mon travail au CESER Aquitaine à Bordeaux. Je craignais le pire : il pouvait être sévère dans ses jugements. À ma grande surprise, il m’avait dit que je pouvais le continuer… Ce que je n’avais pas fait, occupé alors par mes obligations familiales, professionnelles et électives. De surcroît, j’essayais d’achever Tranga & tempèstas, le roman publié par IEO edicions, en 2005 (Robert Marti m’avait sollicité et je l’en remercie encore et toujours). Ce poème, je l’ai égaré et ne l’ai retrouvé que bien après la publication de Sorrom Borrom.

Avant de me mettre au travail, j’avais lu nombre d’ouvrages occitans et français traitant des fleuves et rivières dont L’histoire d’un ruisseau d’Élysée Reclus, En canoë sur les rivières du Nord de Stevenson, L’eau et les rêves de Gaston Bachelard et, bien sûr, Lou Poèmo dóu Rose de Mistral qui m’avait plus impressionné que Mirèio. À la fin de ces lectures, je n’étais nullement prêt. J’étais perdu, ne sachant par quel bout prendre la chose.

Finalement, j’ai admis qu’il me fallait prendre comme modèle l’épopée gasconne classique, Las Eglògas de Pèir de Garròs, entre autres. La structure du poème avait à respecter le cycle de l’eau – c’était pour moi essentiel – et la dynamique de son cours : le gave de Pau reste torrent quasiment jusqu’à Artix, une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Pau et d’Orthez. Il fallait qu’il exprime sa force incroyable, ses crues mémorables, ses étiages, ses méandres avant sa réunion avec les gaves d’Aspe, d’Ossau et le Saison souletin. Je me devais de parler des pays et paysages qu’il traverse depuis sa source au Cirque de Gavarnie jusqu’à Anglet-La Barre où l’Adour (qui l’a englouti à Hòrgave, sur la commune d’Orthevielle près d’Urt) se jette dans la Mar grana (l’Océan Atlantique). J’ai acheté, par ailleurs, en bon géographe de formation, toutes les cartes au 1/25 000e des espaces concernés. Dès lors, j’ai conçu un poème rythmé par les quatre saisons et les douze mois : le mois de janvier marquant la naissance du gave. J’ai décidé d’en faire sept chants (sèt cantas) avec un prologue et un épilogue. L’épopée est bancale puisqu’elle devrait normalement en comporter douze mais je m’en suis tenu à ces neuf parties. J’ai découpé le poème ainsi après avoir lu et relu, examiné, prenant nombre de notes, les cartes en ma possession. J’en ai tiré des lieux géographiques emblématiques, leur toponymie occitane, leur végétation, leur faune sauvage et domestique, l’habitat et bien sûr l’histoire des hommes et des femmes qui y ont habité et qui habitent aujourd’hui jusqu’à des proches vivants et morts.

J’ai trouvé fortuitement Sorrom Borrom, le titre du poème, dans le Dictionnaire du Béarnais & du Gascon3 de Simin Palay :

« Sorrom-Borrom ; sm. — Onom. Du bruit d’un éboulement, d’un effondrement de pierres, de matériaux ; l’éboulement lui-même. »

Car, en contrebas de la haute muraille de plus de 400 mètres, se trouve un chaos, un enchevêtrement de rocs, dalles, pierres, issus de l’érosion de l’époque glaciaire et périglaciaire. C’est aussi de cette hauteur que se jettent les cascades.

Toutes les notes prises m’ont permis de faire vivre le gave comme un héros chevauchant vallées et pays. J’avais en tête mes anciennes lectures et particulièrement La légende des siècles et surtout Voyage des Pyrénées de Victor Hugo qui m’a profondément marqué et bien sûr L’Enterrament a Sabres de Bernard Manciet, mais c’est L’amor de luenh de Jaufre Rudel4 qui a structuré le poème : le Gave est amoureux de la Mar Grana qu’il ne connaît pas, dont les pluies océaniques lui parlent souvent.

Cette préparation m’a pris plusieurs mois. C’est aux premiers jours de janvier 2008 que j’ai commencé à écrire le poème dans sa version occitane. J’avançais très lentement ; le plus dur a été de « tenir la distance » et le rythme que le Prologue donnait à l’épopée. Enfin, il ne me fallait pas oublier que j’allais moi aussi avec le gave. J’en étais un des personnages tout en étant celui qui l’écrivait.

Ce passage de la « Canta 1èra- L’arralhèra » (p.18) montre combien le rythme est prépondérant dans l’écriture du poème, avec ses références topographiques – les noms de sommets et de la dite « arribèra » (vallée traversée par le torrent) par exemple – de la partie montagnarde jusqu’au village de Gèdre-Gavarnie. J’ai ajouté une référence légendaire lié aux « Tres serors » qui se composent du Cylindre, du Mont Perdu et Pic de Marboré, tous sommets de plus 3 000 mètres d’altitude.

Canta 1èra L’arralhèra (p. 18)

Gran batsarra
quan, devath l’espiar deu Mon Perdut
e de Marmorèr,
peu prumèr còp, e hasó lo saut !
Las Tres serors
d’autes còps aucidas,
de la hèita assabentadas,
que s’arrevitèn.

La raillère

Grand tumulte, vacarme*
sous le regard du Mont Perdu
et du Marboré,
quand pour la première fois, il sauta !
Les Trois sœurs
autrefois assassinées,
averties de l’affaire,
revinrent à la vie.

Pic de Marboré, photo Tigerente, CC BY-SA 4.0.

Pic de Marboré, photo Tigerente, CC BY-SA 4.0.

Le ton et le rythme étant donnés, il me fallait continuer sur la lancée ce qui n’était pas simple, bien au contraire. Je sentais que le poème manquait de puissance et de souffle, qu’il s’épuisait. Malgré un plan qui m’avait semblé, dans un premier temps, efficient, je m’essoufflais moi aussi. Maintes fois, j’en ai abandonné l’écriture. Je menais de front une vie professionnelle compliquée, je travaillais encore, et ne pouvais me consacrer au poème que les week-end et périodes de vacances. J’en ai fait une première version puis une deuxième que j’ai montrée (envoyée, plutôt) à Joan Francés dont je n’étais pas satisfait, loin de là. Elle me semblait pourtant confuse et bavarde mais je voulais connaître le point de vue du musicien-metteur en scène. Nous étions allés en septembre 2007 avec Joan Francés, Domenja Lekuona, Jordan, leur fils, et Estela Comellas au Cirque de Gavarnie où il m’avait enregistré, lisant la première partie du texte. Elle lui avait semblé confuse et sans ressort. Il avait raison.

J’avais pris le projet à bras-le-corps en le structurant tel que décrit plus haut, ce qui m’avait permis de véritablement avancer. Il est vrai que c’est lors des allers et retours avec Éric Gonzales que j’ai pu peaufiner le texte. Dans un premier temps, je n’avais pas pensé à une version française, puisque la « commande » de Joan Francés restait, si j’ose dire, « occitane » et que le spectacle s’appellerait Sorrom Borrom5. Il n’en demeure pas moins qu’elle s’insinuait malicieusement dans ma tête. La première représentation du spectacle a été donnée à Luz-Saint-Sauveur6 à quelques kilomètres de Gavarnie, d’autres ont suivi à la Centrifugeuse à Pau, au Festival les Saisons à Castétis-Orthez, à Rodez, lors de L’Estivada7, à nouveau à Pau au stage d’Eaux Vives (parcours international de canoë-kayak bâti sur une voie détournée du gave de Pau), à Bayonne8, à l’initiative de l’Institut Culturel Basque (Itxaro Borda, la grande écrivaine basque, en avait traduit à ma demande l’épilogue en euskera), à l’Abbaye de l’Escaladieu à Fabrezan dans l’Aude, etc.

Le Rêve du gave, la version française

Lorsque la version occitane a été pratiquement bouclée, courant 2009, je me suis rapidement attelé à sa version française. J’imaginais que l’ensemble pourrait faire l’objet d’une publication dite « bilingue » aux éditions Reclams. Là-aussi, j’ai longtemps réfléchi à la façon dont j’allais procéder et, tout particulièrement, à ce que voulait dire « traduire » dans ce cas précis. En effet, dès les premiers vers, je me suis rendu compte, comme me l’avait montré la version française de L’Enterrament a Sabres de Bernard Manciet, qu’il me fallait y consacrer plus de temps que je l’avais pensé tout d’abord. Puis j’ai essayé de rendre ma « traduction »… française. C’est-à-dire de faire en sorte qu’elle ne comporte nulle invention linguistique – ce que Manciet a souvent pratiqué – qui serait empruntée à l’occitan-gascon.

J’ai donc entrepris ce long travail d’autotraduction, qui a duré onze mois. Je désirais que les deux langues se parlent, se confrontent et, pour ce faire, qu’elles gardent leur propre identité, leur propre autonomie linguistique, pour que ce dialogue soit dynamique. L’épopée l’exigeait à plus d’un titre. Comme toujours pour l’ensemble de mes ouvrages, la correction a été faite par Éric Gonzalès et Maurice Romieu. La version française n’a été achevée que fin juin 2010. Patrick Guyon, poète français et ami de longue date, l’avait regardée. L’ouvrage a été publié aux Éditions Reclams en août 2010, quelques jours avant le premier spectacle donné le 17 août 2010 à Luz-Saint-Sauveur.

Comment faire « dialoguer » les deux langues ? J’ai traduit manuellement, lentement, vers par vers, sous-chapitre par sous-chapitre, en tapant le résultat comme je l’ai toujours fait. Un exemple :

Canta IIau- Nhacar la pèth de l’aire, p. 36 & 37 :

Batahòri
Pèiras e bua
cascavets ;
devath los noguèrs e la teulada,
la neu se n’ei tornada,
mes la prima que se’n ved
tà t’amuishar la soa cara.

Vacarme,
pierres et buée,
bulles ;
dans les noyers et les tuiles grelottantes,
la neige est revenue ;
le printemps peine
à te montrer son visage.

Comment dire en français « batahòri » ? Je n’ai trouvé que « vacarme » qui ne dit pas vraiment la puissance de ce même vacarme ; idem pour « la neu que se’n ved ». J’ai opté pour « le printemps peine » dont je n’étais pas satisfait. De la même manière, dans la « Canta 1èra- Escorre’s » (p. 21), comment rendre « honhant los sistres e las hitas » ? Là, j’ai simplement traduit « avançant, bousculant les schistes et les frontières », quoique les « hitas » soient plutôt des bornes délimitant les propriétés foncières que des frontières au sens commun du terme. De même pour « ad escurs », qui normalement dit « en cachette, en catimini », que j’ai préféré traduire par « à la dérobée » pour rendre l’aspect espiègle de l’enfant-gave qui confirme la même signification que la première occurrence française : « en cherchant à ne pas se faire remarquer. »9

Au pè deu gran romàs,
lo mainatge que s’aubriva ua via,
avançant, honhant los sistres
e las hitas.
Devath, l’eternitat per Diu pausada,
Que’u conselhava,
Que’u muishava lo cèu dolorós
d’ua vath creacion soa.
Ad escurs de tots dejà que pitnava.
Qu’èra lo son prumèr viatge.

Au pied de l’immense façade,
l’enfant s’ouvrait une voie,
avançant, bousculant les schistes
et les frontières.
En bas, l’éternité déposée par Dieu,
lui donnait quelques conseils,
lui montrait le ciel douloureux
d’une vallée sa création.
À la dérobée déjà il bondissait.
C’était son premier voyage.

Pourquoi ces écarts ? J’émets l’hypothèse que cela relève du processus de création littéraire, elle-même nourrie par ce que d’aucuns appellent « l’inspiration » qui est, en vérité, un phénomène procédant d’un fonctionnement cognitif complexe nourri par nombre de facteurs dont le capital culturel du poète où sa vie et ses lectures jouent un rôle prépondérant. Je pense, entre autres, à Morta e Viva de Miquèu de Camelat, à La canson d’en Ramon de Sant Gilles10 de Simin Palay, à L’Enterrament a Sabres et au Brèc de Bernard Manciet.

Cela dit, eu égard à ces deux premiers exemples, j’ai parfois été confronté à des difficultés d’un autre ordre : comment tenir le rythme soutenu de l’occitan-gascon, « langue à cheval, langue guerrière » dirais-je, pour la partie française ?

Par exemple, dans la Canta IIIau :

Ton braç, ton còrps, (p.62), « Pregària a Maria » - Prière à Marie.

Vièrja de cobalt, Vièrja herida,
senta Maria deus gòlis paurucs,
Vièrja de las hontans miutas, lo chorret miraclós,
senta Maria de las dolors,
Vièrja deus praubes,
Vièrja de las plagas e deu mau ahiscat
qui s’arroganhan los còrps
e las amnas
. […]

Vierge de cobalt, Vierge blessée
sainte Marie des rouges-gorges craintifs,
Vierge des sources secrètes, du jaillissement miraculeux,
sainte Marie des douleurs,
Vierge des pauvres,
Vierges des plaies et du mal endiablé
qui rongent les corps
et les âmes. […]

Les vers occitans de cette prière particulière sont proclamés, alors qu’en français je ne réussissais pas à obtenir la même scansion. J’ai souvenir de l’avoir plusieurs fois recommencé pour en arriver à une véritable correspondance – un écho, plutôt. Un exemple : comment traduire « mau ahiscat » ? J’ai choisi in fine « mal endiablé » après maintes propositions dont le terme « forcené » qui fait référence à la folie. Il n’en demeure pas moins que la version française ne s’éloignait de la version occitane que quand je ressentais un malaise lors de la lecture des deux versions. Au bout de six mois (je suis un laborieux !), une synchronisation s’est effectuée, lentement mais sûrement. Souvent la lecture de la version française m’a contraint à modifier la version occitane et réciproquement. Je pense que l’on tient là un des mécanismes, si j’ose dire, qui ont présidé à l’élaboration du texte final. Un aller-retour incessant entre les deux versions, comme si l’une avait pour but de changer l’autre et réciproquement.

Un autre exemple comportant des écarts importants entre les deux versions. Canta IVau- Bearn. Deux difficultés étaient de traduire « que t’arreviras », qui dit « tu te retournes », que j’ai finalement traduit par « tu tournes la tête » ; puis, « tà la dauna de grama qui se t’apèra » qui veut dire littéralement « que tu t’appelles » que j’ai traduit « que tu désires » car il fallait marquer une fois encore l’amour et donc le désir du gave pour la vaste mer.

Mes acerà hòra, las eslors de mar que t’apèran ;
un còp de mei que t’arreviras de cap tau breç,
lo ton lheit de perimis, linçòus de ta neishença,
en anant tà la dauna de grama qui se t’apèra.

Au loin, les fleurs marines t’appellent ;
Une fois encore, tu tournes la tête vers ton berceau,
Ton lit de crevasses, draps de ta naissance,
En allant à la dame d’écume que tu désires.

Un autre exemple pour finir. Traduire ce passage m’a beaucoup coûté et je voulais ma traduction exemplaire pour le récit d’un groupe d’amis inséparables dont j’étais. La version française s’éloigne notablement de la version occitane en ne respectant pas l’ordonnancement des vers occitans. En outre, j’ai traduit « que passava de lis, indiferent » par « et toi, tu passais indifférent, sans t’attarder » en trahissant volontairement la signification première de l’expression « passar de lis » qui est « passer rapidement et bien ». 

Qu’èram pescaires d’infinit, naulejaires òrbs,
Dab la halha nosta, tot qu’ac volèm bruslar,
E tu, brombant-nse a bèths còps que hasèn hrèita quate sòus
Tà har enfin un dimenge de hèsta,
Que passava de lis, indiferent.

Nous étions pêcheurs d’infini, matelots innocents,
nous voulions tout brûler à l’incendie qui nous brûlait le cœur,
et toi, tu passais indifférent, sans t’attarder,
nous rappelant parfois qu’il nous manquait quatre sous
pour faire enfin un dimanche de fête.

Que dire de plus ? Je pense, à l’aune de cette expérience, que le processus d’autotraduction pour ce qui est de la poésie est très spécifique. Il n’a rien à voir avec la traduction d’un texte en prose. J’en ai souvent fait l’expérience. L’exigence de la poésie est majeure et c’est pour cette raison qu’elle requiert d’emprunter d’autres chemins de traduction dont nous ne connaissons pas l’issue mais qui nous permettent pourtant d’accomplir ce qui nous paraissait inatteignable jusqu’alors.

1 https://nouvellesdufront.home.blog/

2 Bernard Manciet, Romans, coll. Escapades, Éditions In8, 349 p.

3 Nouvelle édition revue et corrigée en 2 tomes, aux éditions Congrès Permanent de la Lenga Occitana et éditions Reclams, 2020.

4 Amors de terra lonhdana, Per vos totz lo cors mi dol ; E non puesc trobar mezina/ Si non au vostre reclam/ Ab atraich d’amor doussana/ Dinz vergier

5 https://www.joanfrancestisner.com/post/sorrom-borrom-o-lo-saunei-deu-gave

6 https://www.dailymotion.com/video/xeoxbx

7 https://www.youtube.com/watch?v=PpRKge95tNo

8 https://www.eke.eus/fr/nouvelles/2011

9 https://www.cnrtl.fr/definition/dérobée

10 Nouvelle publication dans la revue Reclams, Escole Gastoû Febus- 1996-1/2/3, avec une introduction de Jean Eygun, rédacteur en chef.

1 https://nouvellesdufront.home.blog/

2 Bernard Manciet, Romans, coll. Escapades, Éditions In8, 349 p.

3 Nouvelle édition revue et corrigée en 2 tomes, aux éditions Congrès Permanent de la Lenga Occitana et éditions Reclams, 2020.

4 Amors de terra lonhdana, Per vos totz lo cors mi dol ; E non puesc trobar mezina/ Si non au vostre reclam/ Ab atraich d’amor doussana/ Dinz vergier o sotz cortin/ Ab dezirada companha.

5 https://www.joanfrancestisner.com/post/sorrom-borrom-o-lo-saunei-deu-gave

6 https://www.dailymotion.com/video/xeoxbx

7 https://www.youtube.com/watch?v=PpRKge95tNo

8 https://www.eke.eus/fr/nouvelles/2011

9 https://www.cnrtl.fr/definition/dérobée

10 Nouvelle publication dans la revue Reclams, Escole Gastoû Febus- 1996-1/2/3, avec une introduction de Jean Eygun, rédacteur en chef.

Pic de Marboré, photo Tigerente, CC BY-SA 4.0.

Serge Javaloyès

Poète, romancier, chroniqueur